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Publié par blog813

Merci à Sam de ces articles enthousiastes. Au plaisir de te relire dans un prochain numéro de la revue.

Voilà, toutes les bonnes choses ont une fin, le festival du film aussi. Le grand hall se vide et bientôt « THE END » s’inscrira sur les écrans.

 

Mais nous avons passé une semaine formidable avec une programmation toujours aussi variée et exigeante. Si vous ne venez qu’un week-end à La Rochelle l’an prochain, ne manquez pas le dernier samedi la séance intitulée « Retour de flamme », créée et animée par Serge Bromberg de Lobster Films.

Cet archéologue retrouve et restaure des gemmes oubliées, datant de l’époquede la pellicule nitrate (il en fera d’ailleurs brûler un morceau devant vous, histoire de prouver que, oui, elle était dangereusement   inflammable). Cette année, un film de 1912 montrant des femmes députées et des hommes à la vaisselle. Le chaos, quoi ! Autre curiosité du cinéma de grand-papa : les Battling Sisters, un film de « S.F. » de 1929 qui imagine la vie en… 1989 et des femmes qui ont pris la place des hommes, ô scandale. Mais c’était de la SF donc rien à craindre !

 

Assez rigolé, nous vous avions dit que nous reviendrions sur ce qui fut à notre goût le plus bel ensemble du festival (avec les découvertes bulgares) : l’hommage à Kaurismäki, artiste du film noir social auquel il donne sa propre coloration poétique et envoûtante, drôle et amère à la fois. Si le roman noir est le roman des laissés pour compte, des déclassés, des oubliés, des vaincus du système, le cinéaste finlandais fait la même chose en images. Il suffit, pour comprendre l’ancrage qu’il a défini dès ses débuts, de voir son premier long métrage, une adaptation de Crime et châtiment. Le ton est donné à la première minute : un hachoir tranche un cafard dans un abattoir. Cette brutalité sera toujours présente dans ses œuvres, sous une forme ou une autre : dans Ariel où la mine ferme, ce qui scellera le sort de Kasurinen et le contraindra au départ, dans L’Homme sans passé où, là encore, un homme est contraint de quitter sa région pour tenter de trouver du travail à Helsinki, dans Shadows in paradise où la tentative de création d’entreprise de deux éboueurs est stoppée par la crise cardiaque de l’un d’eux, ou dans J’ai engagé un tueur où Jean-Pierre Léaud  est mis à pied sans préavis et décide donc de se suicider. Chômage, exil, solitude, les personnages de Kaurismäki sont tous confrontés à la violence de la société contemporaine, à la brutalité des changements

induits par la mondialisation et l’extension du capitalisme libéral.

La première séquence d’Ariel est exemplaire de cette brutalité ; c’est un cinéma formidablement elliptique et efficace (on vous parlait de la parenté avec Bresson) où l’image prime toujours sur les mots (comptons les répliques Ariel, ◄https://festival-larochelle.org/fr/festival-2018/film/ariel              dans  La Fille aux allumettes qui est presque un film muet). La concision de certaines séquences permet a contrario d’étirer le temps dans d’autres scènes et de s’attarder sur des moments choisis (souvent dans des bars,  ou autour d’un feu, d’un groupe de musiciens). Cet étirement devient même une suspension du temps, ce qui donne au récit cinématographique une grande plasticité et l’enveloppe d’une poésie salvatrice. Quand Kaurismäki rend hommage à une classe ouvrière en voie de disparition et dénonce les injustices et la violence dont elle est victime, il ne le fait pas du tout à la manière de Ken Loach. Pas de démonstration, pas de naturalisme. Il travaille le motif de la nostalgie et « ressuscite » le « temps d’avant » grâce à des artefacts particuliers qui sont sa signature : présence d’objets emblématiques comme les juke-box, les transistors ou vieux postes à lampes, anciennes caisses enregistreuses dans les bars, sièges colorés en Formica, voitures des années cinquante ou soixante… Tout cela cohabite avec un monde plus « moderne », formant une sorte de tissu atemporel qui repeint le réel, au moins l’espace d’un film. Les personnages de Kaurismäki trouvent (sauf peut-être dans La Fille aux allumettes qui est d’une noirceur absolue) le moyen de se faufiler dans les failles spatio-temporelles que le réalisateur ouvre, ainsi ils tiennent en équilibre telle la communauté des déclassés de L’Homme sans passé. Même les barreaux de la prison où Kasurinen, le personnage d’Ariel, se retrouve, ne résistent pas à l’appel de la solidarité, de l’amour et de la fuite. Ces gens, Kaurismaki les appelle des « artistes de la dignité » car l’échec ne les déshumanise jamais.

Il y aurait beaucoup  à dire sur la façon merveilleuse, drôle et inventive dont le cinéaste finlandais s’empare des codes du polar (nous parlions des emprunts au début du festival). Lui le fait avec brio et humour, et avec une immense maîtrise de la mise en scène. Les séquences de traque dans J’ai engagé un tueur sont des modèles du genre. Donc, il faut revoir les films de Kaurismäki, ils  figurent très haut dans notre panthéon de cinéphiles et d’amateurs de films noirs.

 

Pour terminer, nous vous livrons quelques coups de cœur sur des films qui vont ressortir car réédités par de chouettes distributeurs, et sur des nouveautés présentées en avant-première au festival (pas que des films criminels, mais on ne va pas chipoter).

 

Commençons par Breaking Away  de Peter Yates, film de 1979 qui fut un échec à sa sortie car la Fox n’y avait pas cru et il ne fut distribué que dans peu de salles. Présenté comme un film sur le sport (on rêve !), il n’a pu évidemment trouver son public. La jeune société de distribution Théâtre du Temple a eu le nez de rééditer ce film de Peter Yates, un célèbre inconnu puisqu’on ne l’associe en général qu’à Bullitt.

Breaking Away  est une chronique mélancolique de la classe prolétaire américaine dans une ville ouvrière de l’Indiana. On suit quatre jeunes gens l’espace d’un été, ce sont des « cutters », c’est-à-dire des fils ou petits-fils d’ouvriers des carrières, méprisés par les étudiants du campus voisin. Oui, il est question de sport, de course cycliste précisément, mais ce film est avant tout une très belle chronique sociale, sensible et drôle, un film sur les rapports entre parents et enfants qui peut évoquer la finesse de Richard Linklater.

Autre réédition qui devrait faire saliver l’amateur de romans et de films noirs, le premier long métrage réalisé par Paul Thomas Anderson, Hard Eight. Salle comble pour cet événement qui suscitait la curiosité et l’excitation. Avec son casting de rêve (Philip Baker Hall, Samuel L. Jackson, John C. Reilly, Gwyneth Paltrow, Philip Seymour Hoffman !) c’est un modèle de film noir. Un vieux joueur au mystérieux passé (Baker Hall, formidable) prend sous son aile un jeune homme paumé (John C. Reilley) et lui enseigne les règles du casino à Reno. Les lieux et motifs emblématiques du genre défilent sous nos yeux : diners, routes et motels, casino aux lumières clinquantes, tapis de jeu, alcool… Le jeune homme perdu apprend vite, mais une entraineuse sexy arrive dans le paysage (comme il se doit), femme enfant et femme fatale malgré elle. Un drame se noue. Des révélations sont balancées comme des grenades. La vérité menace d’exploser à la figure des protagonistes. Le destin a frappé.

Paul Thomas Anderson fait ses gammes sur un film de genre, et quelle musique ! Le tempo est lent et méditatif, avec de brusques accélérations, exactement là où il faut pour qu’il n’y ait pas de fausses notes.

 

Terminons par les films projetés en avant-première. Parmi ceux que nous avons aimés,il y a bien sûr, la Palme d’or de Cannes. Le film de Kore-eda Hirokazu est tout à fait conforme à ses thèmes et à sa manière. C’est une histoire de famille (s), mais elle révèle des surprises qui, vous le verrez, justifient parfaitement sa présence dans cette chronique.

Nous avons adoré Woman At War de l’Islandais Benedikt Erlingsson, (encore un réalisateur que le festival avait fait découvrir avec Des chevaux et des hommes). Ce thriller écologique (mais il serait réducteur de le considérer uniquement sous cet angle) met en scène une activiste d’âge mûr qui ne supporte pas les dégâts que cause l’industrialisation aux paysages de son pays (magnifiquement filmés) et surtout les conséquences à long terme pour les générations futures. Mais là où le réalisateur est fort, c’est qu’il ne tombe jamais dans le piège de la démonstration. Il entremêle son film de moments de pure poésie surréaliste par le biais d’interventions musicales fantaisistes, entre Tati et Kusturica. La scène finale est magistrale, à la fois saisissante sur le plan esthétique et d’une portée métaphorique qui donne à réfléchir.

 

Le panorama ne serait pas complet sans parler de Leto (L’Eté en russe) de KirillSerebrennikov. Ce n’est pas du tout du polar, mais rock et polar ne sont jamais si loin… et c’est un beau film.  Nous sommes au début des années 1980 et les jeunes de Leningrad veulent faire du rock’n’roll. Inspiré de la vie du chanteur du groupe Kino, ce film est lui aussi la chronique d’un été, d’amours et de séduction, de rêves qui se bâtissent, de la Perestroïka qui s’annonce, mais surtout de l’irréductible puissance de la création. A noter que Kirill Serebrennikov est aujourd’hui assigné à résidence et n’a jamais pu voir son propre film sur grand écran. Pire encore est la situation du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov dont l’histoire est retracée dans un documentaire présenté au festival : The Trial : the state of Russia vs. Oleg Sentsov. Sentsov condamné à 20 ans de prison pour « crimes de nature terroriste » après un simulacre de procès (qualifié de « stalinien » par Amnesty International) est actuellement détenu en Sibérie ; il fait la grève de la faim et ses jours sont en danger…

 

L’état du monde nous concerne, c’est pour cela, entre autres, que nous lisons des romans noirs et regardons des films noirs. L’état du monde, le festival du film de La Rochelle s’en est toujours voulu le reflet depuis sa création. La 46e édition a rempli cette mission de façon particulièrement éclairante. A l’année prochaine.

 

Sam vous souhaite un bel été.

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