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Publié par blog813

Notre amie, l'auteur Marie Vindy faisait partie du jury de cette originale expérience. Elle nous a envoyé ce compte-rendu enthousiaste de cette après-midi particulière. Grand succès pour cette manifestation dont c'était la première !

PREMIERE EDITION DES « PLAIDOIRIES POUR UN POLAR », UNE REUSSITE

 

Dijon, place Emile Zola, ancienne place du Morimont où jusqu’au début du XIXème siècle avaient lieu les exécutions publiques, un lieu symbolique s’il en est ; ce samedi 12 juin 2014, l’estrade, les tables et micros, tout est prêt pour accueillir les membres d’un jury un peu particulier. Jury d’assises ou jury littéraire ? Oui, les plaidoiries des avocats commis d’office, avocats finalistes du prix d’éloquence du concours de la Conférence du barreau, ont parlé des auteurs, des livres et surtout de leurs personnages dont ils ont analysé le parcours de vie pour mieux les défendre. Si les réquisitions du substitut du procureur Julien Le Gallo ont été si violentes, si outrées et au final si drôles, s’il ne fait aucun doute que s’est joué cette après-midi-là un théâtre dont le sujet a tout autant été une justice qui se moque d’elle-même avec brillo, que la parodie d’un autodafé littéraire, cela n’a finalement été que pour mieux s’ouvrir à ces tranches de vie, ces anomalies sociales, ces parcours fictifs mais si révélateurs de notre monde réinventé par les auteurs.

A 14 heures, donc, le jury s’installe sous les regards attendus des supporters du barreau et de quelques membres du Tribunal de Grande Instance de Dijon sortis incognitos de leur supposée tour d’ivoire, mais aussi sous l’œil interloqué des passants et lambda venus déjeuner sur cette place majoritairement occupée par des terrasses de restaurants. Autour d’Emmanuel Vion  - vrai juge d’instruction et faux président d’une cour d’assises tout aussi fictive - Emmanuel Touraille, bâtonnier de l’Ordre , Joffrey Burnier, président de l’Union des jeunes avocats, l’avocat François-Xavier Bernard, joueront les assesseurs, et encore Ingrid Sautreau, bibliothécaire détachée à la Maison d’arrêt, Gilles Dupont, notre fait-diversier légendaire du Bien Public, et moi-même, humble auteure et chroniqueuse judiciaire tiendront le rôle du jury populaire.

Le procès s’ouvre sur Black cocaïne. Le président, comme il l’a fait par la suite pour les cinq autres ouvrages sélectionnés, présente le livre et son auteur puis laisse la parole à l’avocat général. Le ton est donné ; Julien Le Gallo se lève, le visage crispé de haine : « J’accuse Black cocaïne de racisme ! » commence-t-il en hurlant et de continuer avec dégout : « Ce livre, où l’on ne parle que de corruption est une vision caricaturale de l’Afrique… Guillaume est dans la complaisance, son livre l’apologie de la violence… » Le réquisitoire aussi violent dans les propos que la violence qu’il dénonce s’achève : « Je demande que la tronçonneuse, celle-là même utilisée dans ce récit pitoyable, soit prise, et ce livre tronçonné en un millier de morceaux ! »

Belle plaidoirie de Jérôme Deliry (auteur lui-même) qui reprend les points de l’accusation pour mieux les retourner, accusant à son tour le ministère public du même racisme qu’il a dénoncé.

Même propos outranciers pour les livres suivants dans la bouche de notre procureur qui décidément ne ménage pas ses efforts pour jouer son rôle odieux : « Casher Nostra ! Pardon ? Que doit-on comprendre dans ce titre ? » Et le ministère public a matière à s’étrangler : « L’Etat fournisseur de drogues ! Je n’ai pas de mot pour décrire ce scandale ! L’apologie poétique du trafic de drogue ? De la mièvrerie et des méthodes ignobles ! Je demande à ce que ce livre soit enfermé dans une cave putride jusqu’à ce qu’il y moisisse! »

Maitre Miléna Djambazova ne s’en laisse pas compter, elle crie, elle aussi, pour défendre Max, le héros de Casher nostra : « Quelle chance la société lui a donné, à lui, dans cette ville imaginaire qui ressemble tant à celles où nous vivons ? Pourquoi ne pas louer, au contraire, ses manœuvres, certes illégales, mais qui n’ont pour autre but que de protéger sa mère de ce que la société n’a eu d’autre à lui offrir : un mouroir… »

L’Expatriée… « C’est trop facile ! » commence le procureur en grimaçant. « Trop facile… se vautrer dans la complaisance la plus absolue, dans des histoires de coucheries lamentables et de vieux pièges libidineux…  Car cette Elsa ne se contente pas de prendre un amant pour tromper son ennui, elle va pervertir sa bonne et comment ? En couchant avec elle ! En l’assassinant ! Je demande que l’on enferme ce livre dans un colis et qu’on le renvoie d’où il vient, à Singapour, où l’on en entendra plus parler ! »

Silence gêné de l’auditoire… pas pour longtemps, car le jeune et talentueux maitre Jean-Eude Cordelier, avec ses mots bien à lui, citant dans la foulée Brel et de Gaulle et traitant l’avocat général de « procureur Gros minet  qui sort ses griffes », ce qui lui vaudra un outrage à magistrat, retourne avec une facilité déconcertante l’auditoire, qui finit, le jury autant que le public, par en pleurer de rire. 

L’audience n’est pas finie, et là encore, c’est avec une rage non contenue que l’avocat général se lève, brandissant le livre Petite louve. « Regardez, regardez, cette enfant, cette fillette, une cigarette à la bouche ! Une mère qui corrompt sa fille, l’auteure qui ne nous épargne aucun détail horrible. On est dans l’apologie de la peine de mort ! Pauvre monsieur Badinter ! Je demande de passer ce livre au lance-flamme et le réduire en cendre ! » Visage figé de maitre Chloé Bonnat, qui accuse elle-aussi la justice et son représentant. Reprenant chaque titre de chaque chapitre du livre, elle commente et explique : « Il faut enterrer un cadavre parce qu’il pue… l’impuissance et la douleur n’engendre que des sanglots… Prendre : prendre ce que toi, Justice, tu n’as su protéger… »

« Il faut croire que c’est à la mode de porter atteinte à l’autorité de l’Etat… De quoi s’agit-il ? Le méchant Etat contre le gentil terroriste ? Hobbs le savait, l’homme est naturellement mauvais… et je prône la nécessité d’un Etat fort ! C’est ignoble, l’anarchisme, c’est bon pour les phantasmes des adolescents, par pour les adultes que nous sommes… Ces héros lamentables qui se mêlent de ce qui ne les regardent pas ! Je demande que mettre ce livre à l’index, et de l’enfermer dans l’enfer des livres ! » Voilà les réquisitions du procureur pour cet Homme qui a vu l’homme. Maitre Sophie Appax, heureusement, vient remettre un peu d’ordre et d’humanité face aux propos du procureur. « Qui ? Quoi ? Sinon le courage de ce journaliste, idéaliste peut-être, mais qui n’a cherché que la vérité, là où cet Etat soi-disant fort l’a reléguée.

Et c’est enfin maitre Géraldine Wendel qui brosse un portrait sensible et touchant d’Idir dont la vie est vide d’avenir, là où le procureur s’est insurgé contre « le cliché de la petite frappe, un petit minable qui remplit des contrats pour des bobos, un crétin qui s’en prend à un caïd. Son père, pauvre père, que j’ai de l’empathie pour lui !... Que l’on enferme ce livre dans un tiroir et le prive à jamais de lumière ! » Et l’avocate inspirée et calme : « Du vide plein les yeux de cette belle société, qui doit-on remercier ? Cette justice ? Pauvre gamin que l’on a placé dans un monde de loups en l’enfermant. Vade retro justice bien-pensante par une justice mal pensée ! »

 

Après une heure et quart de débats, le jury se retire pour (boire un coup…) délibérer. Et c’est vrai, j'y étais, les tours de tables furent nombreux et les discussions âpres. A vrai dire, les avis étaient très partagés, sur le choix des livres, chacun ayant ses goûts et ses coups de cœur. Puis sur la qualité des plaidoiries. Il a fallu, car c’était le jeu, se mettre d’accord et trouver le bon équilibre entre les livres en tête des choix des membres du jury et les plaidoiries, sans pour autant privilégier l’un par rapport à l’autre.

De retour sur l’estrade, le président énonce le verdict. Le jury a suivi les réquisitions du procureur… Adieux donc, aux très beaux ouvrages de Laurent Guillaume (Black cocaïne),  de Karim Madani (Casher Nostra), d’Elsa Marpeaux (L’Expatriée), de Marin Ledun (L’homme qui a vu l’homme) et de Jérémie Guez (Du vide plein les yeux).

Seule la Petite louve de Marie Van Moere a été acquittée… pour notre plus grand bonheur.

En différé de Dijon : Plaidoiries pour un polar

Maitre Chloé Bonnat plaidant pour Petite louve

En différé de Dijon : Plaidoiries pour un polar

et le substitut du procureur Julien Le Gallo

Voir aussi l'article du Bien public :
http://www.bienpublic.com/edition-dijon-ville/2014/06/15/les-polars-a-la-barre#jimage=70D80754-7FCB-41A8-BB92-650DC690624A

Merci Marie Vindy et longue vie à cette expérience d'un genre nouveau.

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la Jeanne 18/06/2014 08:49

Bravo !