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Publié par blog813

au centre, le lauréat, Nicolas Lebel. A sa gauche, le batonnier de Dijon, maître Touraille, et à sa droite, Maitre Tupinier ,jeune avocat éloquent.

au centre, le lauréat, Nicolas Lebel. A sa gauche, le batonnier de Dijon, maître Touraille, et à sa droite, Maitre Tupinier ,jeune avocat éloquent.

En différé, certes, mais quelle plume, on dirait du Pottecher. Lisez et régalez vous. On y célèbre le talent des jeunes avocats de Dijon et celui, consommé, de l'avocat général. La justice n'est pas que, mais beaucoup quand même, du théatre, non ?

813, partenaire de "Plaidoires Pour un Polar"  remercie toute l'équipe municipale des bibliothèques, l'organisation de ce grand festival, le festival Clameurs,  et le batonnier de Dijon. Bravo à Marie Vindy pour le boulot accompli en sa compagnie.

Samedi 13/6/15.

Le soleil, si capricieux, s’est finalement imposé samedi après-midi, permettant que la seconde édition des Plaidoiries pour un polar puisse se dérouler, comme la philosophie de cet évènement le réclamait, en place public. Soleil écrasant, donc, place Emile Zola, soleil qui fait rougir les visages, mais aussi bouillir le sang, en particulier celui du vice-procureur Julien Le Gallo, avocat général de ces assises littéraires, qui nous a fait le plaisir de reprendre son rôle avec autant de brillo que l’année passée.

Et c’est Anne Bourrel, première prévenue de cette session 2015 qui est venue prendre place sur le banc des accusés. Comme il le fera avec chacun des auteurs, le président Rodolphe Uguen-Laithier a d’abord présenté la principale pièce à conviction de ce dossier : Gran Madam’s où la destinée d’une étudiante en lettre devenue prostituée, Bégonia Mars. Les réquisitions de l’avocat général seront sans appel : « Un ramassis d’obscénités, je demande à ce que chaque mot, chaque phrase de ce roman où la vulgarité est reine soit effacé ! » Une nouvelle virginité, en somme, pour un texte magnifique condamné à redevenir page blanche pour l’éternité… La réplique de Maître Marine-Laure Costa-Ramos fusera : « Monsieur l’Avocat Général, je dois dire que je suis surprise par tant de colère. Vous n’aimez pas le vice ? » Le reste l’hilarante plaidoirie de l’avocate à la langue bien pendue restera confidentiel… c’est qu’elle pourrait heurter les plus jeunes lecteurs. Quoi ? Vous êtes curieux, c’est ça ? Les histoires de flûtes, de brèche et de perche vous intéressent ? Alors reportez-vous directement au bas de l’article, étant donné que la plaidoirie a reçu une mention spéciale du jury, je n’ai pu me retenir d’en donner une version longue.

Mais poursuivons, voulez-vous, avec une autre Grande Madame (n’y voyez pas de comparaison hasardeuse, s’il vous plait), j’ai nommé Jeanne Desaubry. Ah ma Jeanne ! La position n’est pas très agréable, j’en conviens, et l’Avocat général en grande forme décidemment : « Thelma et Louise ! Bonny and Clyde… Je n’aime pas cette fascination pour les desperados ! (…) Ce roman est une misandre, il n’y a pas un homme pour rattraper l’autre ! » Etait-ce la volonté de l’auteure ? « Roman de la cupidité et non de la revendication sociale », et comme son titre le laissait hélas présager,  la condamnation sera sans appel : « Poubelle’s girls, ce roman qui ne mérite pas qu’on le sauve, qu’on le mettre justement à la poubelle, qu’on le brûle dans un container ! » Fort heureusement, la jeune avocate Maître Sandrine Oliviera en aura une toute autre lecture : « Vous l’aurez compris, ce livre est quelque peu féministe. Ces femmes sont téméraires et ça ne peut pas plaire à tout le monde ! »

Monsieur Lebel appelé à prendre place sur le banc, la valse de l’Avocat général énervé peut continuer. Car Nicolas Lebel a commis un crime, un crime de lèse-majesté… Outre d’avoir écrit « Ouaih » pour « Ouais » dans tout son roman, comme Victor Hugo, paraitrait-il, il a osé s’en prendre à l’illustre auteur et la réaction est… épidermique : « Mon écrivain préféré, vous l’avez brisé ! Vous avez craché au visage de Victor Hugo, vous avez renversé son message ! Quelle cour des miracles absurde, délirante… On rêve, Monsieur Lebel ! Quel outrage ! » Cela était sans compter sur l’excellence de Maître Alexis Tupinier, spécialiste du droit en écriture policière. L’avocat reprendra un par un les codes du genre et n’y verra aucune transgression. « L’heure des fous a parfaitement maîtrisé les règles du roman policier, je demande l’acquittement de L’heure des fous !  Commis par un primo écrivain, j’encourage même celui-ci à récidiver. Récidivez, Monsieur Lebel ! Récidivez ! »

Pas de répit pas de pause. C’est au tour d’Elena Piacentini de passer sur le grill du ministère public (il faut dire qu’il fait très chaud…), et ce dernier attaque fort : « Des forêts et des âmes, ma plus grande déception ! » se targue l’Avocat général. « Un livre moral, la mort des méchants, la dénonciation du lobbying pharmaceutique, la méchante civilisation qui vient grignoter la forêt enchantée ! On a envie de se mettre à quatre pattes et de manger de l’herbe ! » (Ouf… Dur !) Et ce n’est pas tout : « Une vision caricaturale et naïve que je ne peux cautionner. Je demande qu’on enterre ce livre et qu’on le laisse pourrir dans la forêt enchantée ! » Maître Thomas Tissandier, qui n’a pas l’œil dans sa poche, a peut-être déceler une certaine fatigue nerveuse chez son détracteur : « Mais vous avez des tics, Monsieur l’Avocat général… L’innocence de ce livre vous a-t-elle fait peur ? Certains laboratoires fabriquent de très bons anxiolytiques… » Petit coup de fatigue en effet du côté de l’accusation qui ne relèvera pas l’allusion et laissera sans l’interrompre l’avocat revisiter l’intrigue, et surtout, les liens forts entre les personnages : « Le commandant Léoni et sa troupe, avec Eliane et sa croupe… » No comment.

Et Gianni, pauvre Gianni Pirozzi…  contraint lui aussi, comme les autres, à rester assis sans broncher face aux hurlements de l’Avocat général : « Quelle horreur ! Mais quelle horreur ! Je n’ai pas de mots assez remplis d’obscénités pour décrire ce flic pourri, ce commissaire immonde ! Et le blasphème ! On a le blasphème en plus ! Cet antéchrist putride, scandaleux ! Vous voulez choquer ! (ha ha ha !) Que votre livre immonde soit écrasé, broyé par le pilon, lacéré et déchiré ! » A cet instant, un petit temps de recueillement sera nécessaire pour calmer l’assemblée, pour que l’accusé lui-même reprenne assez de force pour être en mesure d’entendre sa défense. Celle-ci sera assurée par Maître Anthony Truchy qui ne voit au contraire dans Sara la noire que la beauté de l’horreur : « Nous ne sommes vertueux que par le manque d’occasion ! Et vous apprécierez ce livre parce que vous n’êtes pas des moralistes ! On ne peut aimer les héros trop lisse… »

Cinq prévenus pour six livre me direz-vous. Voilà de quoi agacer un peu plus notre cher procureur, qui relèvera évidemment l’absence, et donc, forcément, la lâcheté profonde, de Rachid Santaki. Il sera donc jugé par contumace. « Un Victor Hugo de la banlieue, je ne sais pas si Victor Hugo n’est pas en train de de faire des toupies dans sa tombe… ! » Le surprenant vient ensuite… et il restera dans les annales comme le premier réquisitoire déclamé en slam ! Impossible pour moi de vous le retranscrire, sachez simplement qu’il s’agissait de la dernière page de Flic ou caillera. Et au plus fort de sa colère, le magistrat jettera le livre à travers la salle d’audience… (Livre que je lui ai si précieusement envoyé) ce qui lui vaudra les huées du public.

Maître Sana Ben Hadj Younes tentera (sans grand espoir… on sent tout de même la lourd poids de la circonstance aggravante : hors compétition) de redorer l’image de ce livre au style brut : « Un style slamé, un style qui, s’il n’est pas poétique (à vos oreilles), est la réalité de ce langage, celui des banlieues » Mais surtout, décrivant les turpitudes et les délits auxquels se livrent tous ces personnages, elle termina par une phrase pleine de bons sens : « Les politiques s’en mettent plein les poches, je ne vois pas pourquoi on se gênerait ! »

Puis, comme de juste, le jury composé du président Uguen-Laithier, juge d’instruction, de Madame le greffière Karine Poisot, de Monsieur le bâtonnier Thierry Berland, de Madame Alice Gessat, présidente de l’Union des Jeunes Avocats, de Madame Pascale Renaud, bibliothécaire détachée au CHU, de Monsieur Sébastien Graciotti, journaliste au Bien Public et enfin, de Madame Dominique André, lectrice de la bibliothèque, se retirera.

Après une petite heure de délibération et de boissons fraîches, le verdict est tombé. Gran Madam’s d’Anne Bourrel, Poubelle’s girls de Jeanne Desaubry, Des forêts et des âmes d’Elena Piacentini et Sara la Noire de Gianni Pirozzi ont été jugé coupables et leurs auteurs condamnés à boire jusqu’à la lie la bouteille de Gevrey Chambertin, cuvée la Justice, qui leur a été offerte.

Seul L’heure des fous de Nicolas Lebel a été acquitté…

Et une mention spéciale accordée à l’unanimité à Marien-Laure Costa-Ramos pour sa plaidoirie.

 

Un grand merci aux éditeurs :

La Manufacture de livres pour Gran Madam’s

La Jouanie pour Poubelle’s girls

Marabout pour L’heure des fous

Au-delà du raisonnable pour Des forêts et des âmes

Rivage pour Sara la Noire

Le Masque pour Flic ou caillera

A toute l’équipe de Clameur(s), mention spéciale à Katia Fondecave et à Christine Martin, ainsi qu’aux Bibliothèques municipales et à la Ville de Dijon

A l’ordre des avocats du barreau de Dijon

A l’association 813, les amis des littératures policières

A Charles Bodinier et à l’association Scandium  pour les photographies

A Emmanuel Touraille, initiateur du projet

Aux membres du jury et au vice-procureur Julien Le Gallo

Aux avocats de la défense

Et pour finir, à tous les auteurs… Anne Bourel, Jeanne Desaubry, Nicolas Lebel, Elena Piencentini, Gianni Pirozzi (et même) à Rachid Santaki.

Chose promise…

 

Me Marine-Laure Costa-Ramos pour Gran Madam’s d’Anne Bourrel (La manufacture de livres)

 

 

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Monsieur l’Avocat général, je dois dire que je suis surprise par tant de colère. Vous n’aimez pas le vice ?
J’ai pourtant appris de source sûre que vous vous êtes adonné hier soir à une partie de brouette japonaise particulièrement appréciable…
(Réaction immédiate de l’intéressé, qui nie avec véhémence et ordonne qu’un outrage à magistrat soit relevé)
Alors oui, ma cliente, Bégonia Mars, est une prostituée.
Oui, mon deuxième client, Ludovic, est un mac.
Mais mon troisième client, dit « le Chinois », n’est qu’un Chinois, Monsieur le Président. Cela ne permet pas de l’incriminer. Ou en tout cas, ce n’est pas suffisant.
Et moi, l’avocat de ces trois personnages, je vais vous prouver que loin d’être des monstres, ils sont l’avenir de l’humanité, un modèle pour nos enfants.
Bégonia Mars tout d’abord, cette petite pute. Ma cliente a su transformer un parcours ordinaire en une formidable aventure humaine. Elle a erré quelques temps en faculté de lettres et puis a rapidement repris sa vie en main. Comme une évidence et pour se rapprocher de ses premières amours, la musique et son instrument favori, la flûte, Bégonia s’est prostituée. Entre pôle Emploi et pole dance, elle a choisi.
Comme toute prostituée qui se respecte il lui a fallu trouver un mac.
Elle rencontre Ludovic, mon deuxième client. Opportuniste, Ludo, surnommé Dodo la sodo, se fourre dans la brèche et Bégonia saisit la perche. Le destin faisant bien les choses, Dodo et Bégo s’emboîtent parfaitement. Lui a besoin d’elle et elle de lui.
Ludovic met alors à sa disposition le Chinois, mon troisième client. Chauffeur, homme à tout faire, qui est aux petits soins avec elle. Car Ludo met un point d’honneur à lui offrir le meilleur, même si parfois ce point dérape sur le visage de Bégonia. C’est le prix de la qualité.
Au fil du temps, Ludovic, Bégonia et le Chinois deviennent amis. Ils décident de quitter ensemble leur campagne espagnole (La Jonquéra) pour offrir aux Parisiens les charmes de Bégonia. Mais arrivés en France et à leur grand désarroi, ils découvrent un pays rigide, fermé d’esprit, où la drogue, le meurtre et la prostitution sont mal vus.
Mais quoi ? Que reproche-t-on à mes clients finalement ? Le proxénétisme ? Mais la prostitution, Monsieur l’Avocat général, c’est des milliers d’emplois. Tous ces hommes qui ne savent rien faire de leurs dix doigts ont enfin un avenir ! Sanctionner le proxénétisme, c’est détruire une profession où tout le monde a sa chance. Que faire de tous ces mâles qui ne demandent rien d’autre que de pouvoir vivre du travail d’une femme ? Et en cela, je vous pose la question Monsieur l’Avocat général, en quoi le proxénétisme est-il différent du mariage ? Ces hommes qui trouvent leur femme le soir, dans une maison propre, le dîner préparé, les gamins prêts à se coucher, le tout sans avoir levé le petit doigt ! Sans compter que ces femmes, contrairement aux prostituées, n’ont pas le droit aux petits plus rigolos que le législateur qualifie lui-même de stupéfiants.
Oui, Ludovic, Bégonia et le Chinois consomment de la marijuana et de la cocaïne, et alors ?
Ces produits sont stupéfiants, époustouflants, abracadabrants…
Abracadabrant, abracadabra, turlututu, turlutte, prostitution. Les stupéfiants sont indissociables de la prostitution. La prostitution n’est pas sanctionnée pénalement, l’usage de stupéfiants ne peut pas l’être non plus.
Sans oublier que le stup, c’est aussi des milliers d’emplois de dealer, Monsieur l’Avocat général ; Il faut y penser aux dealers !!
Alors, oui, c’est vrai, mes clients commettent aussi des meurtres ! Mais c’est facile de leur jeter la pierre sans connaître leurs motivations. Ils tuent d’abord le Catalan. Comme vous, Monsieur l’Avocat général, je me suis demandé pourquoi cet homme plus qu’un autre. Eh bien c’est parce qu’il était Catalan, c’est donc tout à fait normal qu’ils l’aient tué. Personne n’a demandé à cet homme à être Catalan, point barre. Il a fait des choix qui l’ont conduit à une mort inévitable : il est né en Catalani, a grandi en Catalani, est resté en Catalani et il parle Catalan… Je sais ce que vous vous dites, mais non ! Mes clients ne sont pas des héros, ils ont simplement fait ce que quiconque aurait fait à leur place.
Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, Ludovic, Bégonia et leur super Chinois, ce n’est pas que ça. Vous l’aurez compris, Monsieur l’Avocat général s’est gardé de dire tout le bien qu’ils ont fait autour d’eux ; Au cours de leur périple, ils rencontrent une enfant de 12 ans, la petite Marielle, victime de son oncle, un terrible pédophile. Sa devise : « y’a pas de pédophile, y’a que des enfants faciles. » Pire encore, la pauvre enfant subit la torture quotidienne d’une vieille voisine qui pue du bac ! Alors naturellement, mes clients qui je vous le rappelle, nous ont déjà débarrassé du Catalan, décident de supprimer ces deux monstres, et ils le font, Monsieur l’Avocat général, pour le bien d’une enfant. Ils le font, Monsieur l’Avocat général, parce que Marielle, elle en a marre de jouer à l’Ile aux enfants avec son tonton. Excusez-moi, mais je considère pour ma part que mes clients nous ont rendu un grand service en les zigouillant ces dégénérés !
Je suis certaine que si vous prenez deux minutes pour réfléchir, il y a forcément quelqu’un dans votre entourage que vous aimeriez voir disparaître, belles mères y compris !
Par conséquent et une fois encore, ils ont simplement fait ce que nous n’osons pas faire. Nous nous mettons des barrières inutiles au lieu de garder à l’esprit que c’est la nature ! C’est tout à fait normal de s’entre-tuer, c’est la sélection naturelle. La Terre ne sera bientôt plus assez grande pour tout le monde, alors qu’en buttant quelques vieux et quelques tarés, le problème est résolu.
Vous ne pouvez aujourd’hui affirmer que ce qu’ils ont fait est mal et répréhensible ! C’est impossible !
Mes clients veillent à la régulation de notre espèce, sont l’avenir de notre société. De notre humanité.
Mes clients sont altruistes, économistes, avant-gardistes, même s’ils fument du shist…
Regardez-les dans les yeux, Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs. Regardez ce pauvre Chinois, cette pauvre Bégonia, et ce grand Ludovic, et dites-leur que loin de les condamner, vous les absolvez.

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