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Publié par blog813

« On sait comment finissent les civilisations, c’est quand tout devient con en accéléré. » Le diable probablement, Robert Bresson 

 

Le festival a pris son rythme de croisière, ce qui est logique puisque les projections se déroulent en partie à  La Coursive, une salle de 1000 places si bien conçue qu’on voit parfaitement l’écran, où qu’on soit assis. 

Nous avions annoncé l’hommage rendu à Aki Kaurismäki cette année, il est temps de s’y attaquer et ce n’est pas un pensum. Que du bonheur!

Mais avant, il nous faut parler de Bresson, à qui est consacrée la deuxième grande rétrospective de l’édition 2018, en partenariat avec la Cinémathèque. Donc si vous n’avez pas pu venir au festival, vous aurez des séances de rattrapage à Paris jusqu’au 29 juillet. 

Dans son texte de présentation pour la Cinémathèque, l’universitaire Gabriela Trujillo définit l’œuvre de Bresson comme « un appel rhapsodique à l’art du Cinématographe. »

De fait, qui voit ses films ne peut qu’être frappé par la beauté et l’exigence artistique de leur auteur, souvent associé à l’austérité, au dépouillement, au « non jeu » des acteurs, bref à une certaine inaccessibilité hors de la cinéphilie la plus pointue. Nous voudrions vous convaincre du contraire. Les films noirs et criminels de Bresson, sous-ensemble d’une œuvre parfaitement cohérente, constituent la meilleure des entrées.

Un condamné à mort s’est échappé est le plus classiquement « narratif » et pourtant déjà très «bressonien » dans la forme.  A commencer par le travail sur les sons, auxquels il accorde une importance particulière. Un condamné relate par le menu l’évasion du lieutenant Fontaine en 1943 et chaque moment est ponctué par des bruits caractéristiques (que l’on retrouvera dans d’autres films comme Pickpocket ou L’Argent): le claquement métallique des menottes, le bruit sec des grilles refermées, les pas qui résonnent... Ici chaque son est amplifié afin d’accroître la tension; c’est le cas du fameux grincement qui perturbe tant le prisonnier.  Bresson parvient ainsi à constituer un véritable tissu sonore qu’il privilégie par rapport à la musique illustrative peu présente.

Autre signature du cinéaste: les deux premiers plans du film cadrent des mains en gros plan, ces mains que l’on retrouve, omniprésentes, dans Pickpocket et dans presque tous ses films. Il filme aussi les pieds, la marche et les déplacements (entre autres dans les escaliers). Routine des prisonniers, étapes de la préparation de l’évasion, rythmées par la voix off qui porte le récit. Étirement du temps par des moyens minimalistes et montée du suspense redoutablement efficace jusqu’à la fin. Cut. On ne s’attarde jamais chez Bresson. Il y a tous les plans nécessaires mais pas plus que nécessaire. 

Comme dans L’Argent, l’une de ses œuvres les plus noires, âpre critique sociale qui démonte la machine à broyer les individus, documente la fabrique du criminel; c’est la théorie du « ruissellement » inversée. La fraude de deux fils de bourgeois sans scrupules et la succession de mensonges et de lâchetés qui en découlent font retomber tous les péchés de la société sur un innocent,   que son séjour en prison va transformer en criminel insensible. Ni l’abnégation d’une épouse ni la bonté d’une vieille femme n’y pourront quoi que ce soit. Il y a le sacrifice mais pas de rédemption, ce qui rend le film particulièrement glaçant et pessimiste. Dans Pickpocket, les mains de Jeanne se saisissent de celles de Michel à travers les barreaux, dans L’Argent, les mains tendues sont tranchées. Le film date de 1982 mais on a l’impression d’être dans une époque indéterminée - années cinquante ou soixante-dix? - avec des lieux typiques du cinéma de Bresson: commerces vieillots, appartements sans âge, maison de campagne où le temps s’est arrêté. Ces lieux n’ont pas vocation à être réalistes, ils sont les émanations sensibles d’une réalité plus profonde, le reflet du délabrement des âmes et des esprits, le miroir d’un pays figé, rance, racorni. 

Ce tableau, au sens strict du terme puisque les séquences et les plans s’apparentent à des tableaux par la rigueur de leur composition, s’assombrit encore avec Le diable probablement, titre superbe qui fait écho au Diable tout le temps, le roman de Donald Ray Pollock. Un film de 1976, et pourtant, ce qu’il dit sur la société occidentale s’applique à cent pour cent à notre époque. Rien n’a changé, tout a empiré. La caméra de Bresson projette une lumière d’une crudité que nous devrions juger effrayante sur le monde industriel et la civilisation du « progrès », un monde gouverné « par le diable probablement », où la seule règle qui vaille est celle du profit sans limite. 

Vu en 2018, ce film (indispensable) prend une résonance très forte car il dépeint les dernières années de ces fameuses « Trente Glorieuses », celles de la croissance et de la technologie triomphante dont nos contemporains (en tout cas les gouvernants) ont la nostalgie comme d’un âge d’or. L’âge d’or, nous dit Bresson, est un âge de plomb car il semble marquer la fin de l’habitabilité du monde par l’homme. Il recourt pour le démontrer à une mise en abyme de l’image cinématographique : des jeunes gens engagés dans le combat pour la préservation de la planète regardent un documentaire sur la pollution généralisée: monceaux d’ordures, marées noires, dégazage des pétroliers en mer, rejets industriels dans les rivières, épandage de pesticides, déchets nucléaires...

La présence du mal dans le monde, développée dans les films précédents sous des angles plus comportementaux au plan individuel, prend une dimension planétaire. Le crime (manchette du journal au tout début du film) est en fait planétaire et tous sont ou seront frappés. Ceci n’empêche pas Bresson de poser un regard profondément empathique sur ses personnages, atteints d’un mal de vivre qui interroge.

 Voilà, on est en droit d’être déstabilisé par le cinéma de Robert Bresson. Il nous faut abandonner nos habitudes cinématographiques, notre envie bien légitime de récit romanesque, de psychologie, de jeu d’acteurs, pour nous laisser habiter par la force de ses images. Sa manière est peut-être l’équivalent cinématographique le plus proche de ce que Manchette a voulu faire en littérature. Leurs œuvres (peu nombreuses) semblent obéir à une même évolution et aux mêmes exigences. On peut y voir une recherche de rigueur artistique comparable, une même volonté de ne pas décalquer le réel de façon naturaliste, de mettre l’anecdote et la péripétie au second plan afin de privilégier la moelle du sens et de la sensation, en un mot ils ont la même  volonté de bâtir des structures souterraines dont le mouvement propre (le montage) constitue une dynamique autre que celle du récit romanesque classique. Combien de fois disons-nous:  « J’ai adoré ce film, l’histoire est formidable. » et combien de fois disons-nous de ce même film un peu plus tard: « C’était bien, mais je ne m’en souviens plus très bien. » Quiconque a lu La Position du tireur couché se souvient de la mort du chat et quiconque a vu Au hasard Balthazar se souvient de l’âne couché parmi les moutons. Et se souvient de l’effet produit. 

 

Et alors, Kaurismäki? La carte postale est pleine, il a fallu rajouter des tas de feuilles. Vous ne perdez rien pour attendre. Nous parlerons plus tard du merveilleux Kaurismäki (dont l’œuvre n’est d’ailleurs pas sans rapport avec Bresson!) 

 

Sam vous salue depuis l’écran noir de ses nuits blanches de festivalier intrépide

 

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