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Publié par blog813

Claude, 13 janvier, Laurence Biberfeld

Pour Laurence Biberfeld, Claude, c’est , en vrac, beaucoup de bons souvenirs. Elle en a copié-collé quelques uns... La photo a été prise à Frontignan lors d’un FIRN mémorable (comme toutes les éditions !!).

 

J'ai rencontré Claude au tout début de mon entrée dans le polar. Lors de cette première rencontre, je passais le plus clair de mon temps avec Ida à écumer ce coin de Provence tandis qu'il bossait infatigablement. Ida lui racontait les bouquins qu'elle lisait, et six mois plus tard c'était lui qui lui racontait ce qu'elle avait complètement oublié, l'intrigue, les personnages, l'auteur, dont il se rappelait parfaitement même quand il n'avait pas lu lui-même le livre.

Je me rappelle, comme beaucoup d'autres, des chansons braillées avec entrain, nous chantions comme des casseroles mais il était fou de ça. Il me chantait des romances et me faisait chanter Aragon, des étoiles plein les yeux.

Il ne dormait pas. Chez lui, une nuit que nous tcharions comme des pies borgnes entre les milliers de DVD, les milliers de CD, les milliers de livres (je me disais qu'il faudrait quatre ou cinq vies à un être humain pour voir, écouter et lire tout ça), il s'est rendu compte que j'adorais les Quilapayun. Je suis repartie avec 6 ou 7 CD à la couverture faite à la main, il y avait rajouté l'intégrale des Inti Illimani.

Il m'a offert son dico, que je n'aurais jamais pu me payer. Une fois, on est repartis de Plaisance avec un baobab gros comme le pouce, offrande sacrificielle à mon petit garçon (il a 23 ans aujourd'hui). Le baobab n'a pas survécu à la grande baraque mal chauffée que nous louions sur le Millevaches.

Il était intarissable sur tous les auteurs qu'il connaissait, un gamin dont le rêve ne cesse de se réaliser sans qu'il arrive à y croire tout à fait. Il fourmillait d'anecdotes, non seulement sur eux, mais sur lui-même, les déconvenues burlesques d'un petit homme sur lequel les femmes ne se retournaient pas. Il m'avait presque fait vomir de rire en me racontant un tour de danse, un soir de jeunesse, avec la seule partenaire disponible pour lui, une dame d'un mètre cube et plus grande que lui, qu'il avait manœuvrée comme un porte-avion sur la piste en essayant de préserver ses nougats.

Il était fier d'être un prolo, d'avoir mis pied dans ce milieu du polar et de s'y être fait un nom, mais c'était comme s'il n'arrivait pas à y croire, ça restait magique pour lui.

Il trimballait ses maux innombrables avec une inaltérable bonne humeur.

Je me rappelle sa consternation quand il a appris que j'était anarchiste, et sa tête quand je lui ai dit que j'était féministe. J'aurais pu tout aussi bien faire partie de la secte Moon. Il m'a parlé d'une féministe américaine qui n'avait pas voulu lui serrer la main parce que c'était un homme, et j'ai pensé qu'il avait dû tomber sur une de mes lointaines cousines hassidim. Quoique promouvant infatigablement les femmes dans le polar, c'était un gai luron égrillard à l'ancienne. Il était né la même année que mon père (mon père en mars, le jour de l'anschluß, et Claude à la fin de décembre). Ils s'étaient rencontrés brièvement lors d'un petit salon près de Toulouse.

Claudio était un directeur de collection avisé, sa sociabilité effervescente et son amour du genre lui assuraient un carnet d'adresse long comme les deux bras de King-Kong. J'ai bossé avec lui. Une fois, il m'a fait remplacer « lui faire cracher la purée avant l'ouverture (d'un théâtre porno) » par « le finir avant l'ouverture », pour des raisons d'obscénité, et je me suis dit que j'avais dû vraiment dépasser les bornes.

Je suis contente d'avoir bouffé avec lui et Carlos à Lamballe, une dernière fois. Il m'a parlé d'un texte comique que je lui avais offert il y a des années, après son accident de bagnole, au début de sa maladie. Je l'avais complètement oublié, mais lui se le rappelait. Il était très fatigué, mais Carlos a commencé à lui fourrer un écouteur dans l'oreille (et à garder l'autre) pour lui faire partager ses dernières trouvailles, comme lui-même l'avait fait avec moi à Berlin des années plus tôt, découvrant comme un môme ces technologies miraculeuses qui vous permettent de vous trimballer partout avec des milliers de musiciens dans la pochette. Et son fameux sourire s'est quand même élargi jusqu'aux oreilles.

Que dire de plus ? C'est une des vertus de ce milieu qu'on y trouve des prolos, quoiqu'en moins grand nombre que les classes moyennes érudites, et des taulards, quoiqu'en moins grand nombre que les flics. Les portes restent ouvertes. Il fait partie des gens que j''ai du mal, comme il était là dès le début, à dissocier de mon ancrage au genre. C'est toute une époque qui passe avec lui, une saison du polar, et comme tout ce qui ne reviendra pas, comme les morts que nous aimons, il ne faudrait cesser de le chérir sans le regretter, puisqu'il reste de toute façon dans la matière même de ce qui suit.

 

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