Je vous sers quoi ? Encore un Poulpe...
Syd Barrett, Husky et p'tites BD, peut-être le titre de la Fille du Poulpe vous échappe-t-il...
D’habitude, les jeux de mots des titres des Poulpes (père et fille) sont transparents : La Petite écuyère a cafté, Le Pis rennais, Sarko et Vanzetti, Les Ignobles du Bordelais, Arrêtez le carrelage, J’avais la croix, ... pour le père ; Les Deux font le père (introuvable), Les Poupées rusent, Faut pas prendre les enfants de la rue pour des connards sauvetage, Des cliques et des cloaques, Martinique dry... On voit tout de suite le jeu de mots.
Si vous n’êtes pas nés dans les années 60 ; si vous n’avez pas vu le film de Maurice Régamey sorti en 1958 ni entendu Annie Cordy ou Eddie Constantine chanter la chanson Cigarettes, Whisky et P'tites Pépées, la vanne a dû vous échapper.
Pourtant dans ce récent Fille du Poulpe sorti le 11 juin dernier, ce titre résume toute l’action. Vous avez le 4e de couverture sous les yeux, ça devrait être suffisant pour que vous compreniez l’intrigue principale.
Syd Barret, co fondateur et leader du groupe Pink Floyd a eu son heure de gloire durant les sixties avant d’être exclu du groupe et de poursuivre une courte carrière solo avant de retourner vivre chez sa mère. Gabriella entend Interstellar Overdrive chez O. Dalor[1], p.18. « Ça planait dans l’espace. Du Syd Barett, l’unique. » Mais le musicien reviendra dans le récit.
Le chien de traîneau, le Husky, répondant au doux nom de Monsieur Gracq, a été confié à la bonne garde de Gabriella par monsieur Dalor, gérant de la B.A.P. (Bureau d’Articles de Presse), sa maîtresse étant partie skier dans les Pyrénées : «Vous me paraissez avoir besoin d’argent. Accepteriez-vous de vous occuper de Monsieur Gracq pendant quelque temps ? — Monsieur Gracq ? (...) Le Husky lança un court hurlement étrangement modulé qui imitait à la perfection le ton de voix de Gabriella. » Voilà la fille du Poulpe dotée d’un handicap : pas facile à déplacer un gros chien quand on n’a pas de véhicule approprié. Mais il se montrera aussi utile en apportant une certaine aide quand elle est en situation difficile.
Enfin, les pt’ites BD. Il est beaucoup question de BD, Achille Poireau, le libraire assassiné en premier[2] possède à Bordeaux une librairie d’occasions spécialisée dans la BD ancienne (mais aussi dans les écrits antisémites de L.F. Céline et autres ouvrages pour un public d’extrême droite). Il est beaucoup question de Pellos, d’Elvifrance qui éditait des BD érotiques italiennes, notamment celles de Raoul Buzzeli, le frère de Guido (La Révolte des ratés) spécialisé dans les fumetti, BD érotiques voire pornographiques (Sam Bot). Elvifrance a dû subir les foudres de la censure et édulcorer nombre d’entre elles. Il sera assassiné à Angoulême le jour où il recevait son Prix du Patrimoine 2025. Dalor suivra, assassiné à Paris. On sent que Darnaudet, qui est aussi scénariste de BD a une réelle accointance avec le 7e art. Il aime bien aussi nous instruire sur des sujets qu’il apprécie.
Le point commun entre ces deux meurtres c’est l’art japonais du Shibari, consistant à ficeler des corps nus avec de fines cordes afin de créer des figures géométriques. Les deux assassinés sont retrouvés ligotés avec art.
Vous savez l’essentiel.
François Darnaudet alterne des chapitres ultracourts : un pour Gabriel, un pour Gabriella, chacun suivant sa piste (cf. 4e de couv’). Ce roman très rythmé se dévore.
Et j’ai eu l’impression que le personnage de Gabriel Lecouvreur (alias Max Stirner[3]) est plus fouillé que dans les autres romans de la série -normal, il est là un chapitre sur deux- et on voit bien qu’il a pris un coup de vieux : « Il piqua du nez dans le sable humidifié par la récente marée et s’endormit. Il se réveilla une heure plus tard, de très mauvais poil Le visage grêlé de sable.
« Putain, en vieillissant, je tiens de moins en moins bien l’alcool ! Un demi-litre de whisky suffit à me déglinguer... la vieillesse est vraiment un naufrage ! Si ça continue, ça va se terminer au Vichy-fraise. » (p.110)
Sa rencontre devant la librairie bordelaise du défunt Poireau avec une fille qui tient la boutique en l’absence de Loustic bras droit du libraire mort : « — Ah t’es le vieil anarchiste de droite qu’il héberge ! dit-elle sur un ton pète-sec
— Non, j’suis pas de droite...
— Mouais !
— Ben non !
— Loustic te fait dire qu’il a dû partir en urgence dans le Béarn pour le boulot Quand tu partiras, pense à jeter les clefs dans la boîte aux lettres de la librairie ! Allez, salut ! »
Indifférente à ce qui lui semblait être un vieux mâle blanc réac sans intérêt, la fille tourna le dos au Poulpe et s’en alla.
« Ah, merde ! » soliloqua Gabriel. « Je suis le Poulpe quand même ! Un minimum de considération, me semble... me semblerait... au minimum ! Merde, Quoi ! » (p 112)
Gabriel est totalement rétro : il a un téléphone à clapet (qu’il va se faire piquer). Il emprunte un side-car Ural (modèle soviétique ultra costaud) qu’il peine à conduire. Il finira par se débarrasser du panier du side mais à Bordeaux, poursuivi, prenant un virage à angle droit, il prend sa roue dans les rails du tramway et
« L’Ural fit voler en éclats la vitrine du rayon polars de la librairie Mollat.
Puis Gabriel Lecouvreur, dit Le Poulpe, la suivit de près en un vol plané qui s’acheva au milieu des Connelly et autres Connolly exposés au public. » p. 123
Bref, c’est un has been, un vieux qui arrive encore à séduire de belles femmes.
Gabriella est aussi un personnage comme on les aime. Indépendante, forte, autonome, finalement adoptée par Gabriel : « Il lui fallait vite rentrer à Angoulême assez vite afin de retrouver sa fille choisie. Elle lui manquait la gamine ! »
Ce roman est placé sous le signe de l’humour : outre le nom des personnages, (Omer Dalor, Stirner, ...) quelques formules :
Gabriella parle de Oche alors que Gabriel préfère Auch.
« Sur le Net, personne ne mentionnait la mort de Gabriella. Il avait raté son coup. Il avait dû tirer à la Mélenchon, trop à gauche. Ou trop à droite, à la Zemmour. Bref, il avait raté la fille. » (p.114)
Les notes peu nombreuses obligent à se reporter en fin d’ouvrage. Notons celles où il est question de chocolatine. Une première fois il écrit le mot tel quel (note 6) Sorte de pain au chocolat. Plus loin, il écrit pain au chocolat et la note (13) Pain au chocolat. Visiblement, quoique du sud, il a tranché.
Je vous laisse juge. N’hésitez pas : informations sur le bondage, la BD, les motos, du rythme ; un engagement sans faille à une idéologie plutôt anar, des rebondissements, un humour constant, une tonalité ! Bref, à mes yeux, toujours le sourire aux lèvres, un vrai plaisir de lecture.
/image%2F0550618%2F20250714%2Fob_7b2c60_capture-d-ecran-2025-07-14-190147.jpg)
C’est le troisième Poulpe qu’écrit François Darnaudet. Il connait bien le fonctionnement : les bibles fixées par Jean-Bernard Pouy. Il aime travailler avec des contraintes et parvient à nous enchanter avec sa prose inimitable.
Boris le Facteur
[1] Nous apprendrons que son prénom est Omer. Dans sa postface, l’auteur nous apprend ceci : « Le jeu de mots concernant Omer Dalor est emprunté à Léo Malet. Merci cher Maître ! »
[2] On a retrouvé son corps ligoté sur la sculpture de la tête d’Hergé au centre d'Angoulême.
[3] Il fera faire des papiers pour Gabriella et lui-même avec cet alias-là.
/image%2F0550618%2F20250714%2Fob_6bcc7d_518133967-24032433086394742-2110518663.jpg)