Complément au n° 154 de 813
Cher Boris,
Maryse Vuillermet, auteure de LAPIAZ au Rouergue noir, figurera dans le numéro 154 de la revue à la rubrique « Morceaux choisis » où, comme tu le sais, les auteurs écrivent sur un morceau de musique ou une chanson qui les a marqués.
Maryse m’a par ailleurs confié ce texte sur une œuvre littéraire qui l’a marquée. Ce serait bien de le publier en parallèle sur le blog en renvoyant aussi à la rubrique de la revue.
En te remerciant.
Jeanne x
Voici ce texte, j'illustre d'images faisant référence à l'histoire quelle raconte.
Nous, les petits habitants de la campagne, on vivait entourés de forêts et, l’hiver, la neige recouvrait nos chemins d’école et nos champs de jeux.
Le roman qui m’a donné la plus grande émotion, celle pour qui j’ai le plus souffert et tremblé et avec qui j’ai compris et cru en la bonté des adultes, c’est Cosette, dans la nuit et la pluie et le vent, repensez à la gravure de Doré où on voit la silhouette penchée de l’enfant et ses cheveux, son fichu bousculés par la tempête et elle va courageusement remplir ses deux seaux d’eau glaciale et, à l’époque, il y a encore des fontaines dans les villages, on sait le poids d’un seau, comment l’anse de métal cisaille la paume et raidit le bras, et on sait le froid et elle revient, elle ploie, les larmes sur le visage, elle ne se révolte pas, elle avance dans la nuit vers une lumière. Les deux autres filles sont assises au chaud, et elle, dans le froid, et une main lui prend le seau, cette main d’homme, ce pas d’homme puissant et doux, et plus tard, la poupée, la merveilleuse poupée, sa robe rose ou bleue, ses cheveux blonds et la jalousie des sœurs, les pestes, elles l’avaient bien mérité, c’était les mêmes pestes que les sœurs de Cendrillon, les horribles sœurs, alliées des marâtres. Et Cosette est vengée et part avec monsieur Madeleine, la justice existe, les méchants doivent veiller à ne pas rencontrer monsieur Madeleine, alias Jean Valjean, il a la force de les terrasser, comme il a soulevé la charrette. Quand j’allais faire les foins, chez ma grand-mère, je regardais les charrettes et je pensais à Jean Valjean qui avait soulevé ce poids, mon père aussi était fort, et lui aussi était allé chez les Thénardier et il avait calmé le père Vuillet, notre voisin, saoul, qui voulait battre ses enfants et le jour de Noël encore, au moment de la bûche, sa grande fille Maryvonne était arrivée, venez vite, mon père a un couteau, il veut nous tuer. Mon père s’était levé calmement et était allé affronter l’ogre de chez les Thénardier et nous, les enfants, on l’avait suivi comme les petits enfants avaient suivi le joueur de flute, et arrivés là-bas, Jean Valjean, notre père avait dit très gentiment au voisin qui tenait un couteau de cuisine menaçant, à la main: Allez Monmon, va te coucher, va cuver, tu vois bien que tu fais peur aux gamins ! L’ogre avait fondu en larmes, et avait obéi, et on ne comprenait pas pourquoi notre père l’envoyait se coucher en plein jour, mais ce qu’on comprenait, c’est que notre père, Jean Valjean, alias Monsieur Madeleine, n’était plus le père bûcheron du Petit Poucet, mais il avait terrassé l’ogre, grâce à la douceur de sa voix, mon père aussi avait beaucoup de force.
Il y avait pas mal d’enfants en danger dans les contes, La petite sirène qui a sacrifié sa voix par amour et que l’homme, ingrat, a abandonnée, et La petite marchande d’allumettes, petite fille au travail, morte de froid un soir de Noël. Cendrillon, Peau d’Âne, Boucle d’or, le Petit chaperon rouge, toute la famille du Petit Poucet, ça, c’étaient des contes, mais même dans les histoires qui semblaient vraies, les vrais enfants étaient eux aussi menacés, une autre histoire qu’on comprenait très bien, c’est celle d’une bonne ou nounou qui emmène deux enfants, un garçon et une fille de nos âges, à travers champs, elle traverse les barbelés, pour aller plus vite, elle entre dans le pâturage, nous aussi, on le fait souvent, elle traverse une très grande pâture et elle tombe sur le taureau qui fonce sur eux, elle ramasse des mottes de terre, elle les lui jette dans les yeux, tout en reculant et en abritant les enfants derrière elle, elle remonte le talus, nous, on n’a pas de talus mais des taureaux, ça on voit très bien, elle fait passer les enfants de l’autre côté de la barrière et enfin, elle, en dernier, elle passe. Quel courage ! C’était la bonne Félicité dans Un Cœur simple. Quelle peur on avait eu avec les enfants, et cette peur devait être si forte qu’elle a imprégné toute ma vie, presque toute ma vie, j’ai eu peur de traverser des pâturages, je repensais toujours à Félicité, à son combat contre le taureau, énorme, fumant des naseaux, grattant la terre, prêt à les piétiner, à les éventrer, je ne savais pas que cette histoire venait de Flaubert, un écrivain que je détesterai, aimerai, redétesterai toute ma vie.
Maryse Vuillermet
/image%2F0550618%2F20260505%2Fob_808f0d_cosette-1.jpg)
/image%2F0550618%2F20260505%2Fob_1f8270_costte-2.jpg)
/image%2F0550618%2F20260505%2Fob_389e27_ob-350464-11.jpg)