Trois chroniques de Bernard Daguerre
Mes dernières chroniques dans l’excellente revue Noir Kaolin, dont celle de l’essai de Lucie Amir « politiques du polar » qui concourt pour notre trophée Maurice Renault !
Amitiés
Bernard
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Lapiaz, doline, calcaire, crevasse. À la lecture du récit de Maryse Vuillermet, on se remémore les vagues souvenirs du cours de géographie physique sur le Jura. C’est donc en haute montagne que se déroule l’action de ce roman noir rural. Nous sommes dans les années 70 du siècle précédent : un couple de hippies débarque, jeunes et innocents, dans une ferme d’estive que la femme, Isabelle, vient d’acquérir, avec Tony son compagnon. Là-haut en bordure du plateau calcaire, il n’y a qu’une autre ferme, celle des « vrais » paysans, les Satin dont le père, qui a laissé l’exploitation à son fils, Bernard et à sa femme Arlette, observe les nouveaux arrivants. Avec un mélange de sympathie, méfiance et ironie. C’est que les hivers sont rudes, la ville lointaine et si on n’est plus dans l’agriculture de subsistance, il faut quand même prévoir le rythme des saisons, le froid des longs hivers… C’est un mélange très réussi de montée des tensions et éléments noirs, très noirs jusqu’au drame en même temps qu’une observation au jour le jour, de la vie tout en haut, de ses servitudes et de son exaltation. Bref une harmonie de la forme et du fond. Tout passe par le filtre des récits faits par le père, le récitant, Isabelle et Arlette, la femme de Bernard, plus rarement les autres protagonistes ; un chant choral qui mêle la description de la beauté de ce monde-là à la difficulté intrinsèque d’y vivre. On notera que les femmes jouent un rôle central dans le récit : Isabelle dont la beauté zébrée par une cicatrice mal placée la fragilise et dans le même temps, émeut et touche les hommes. Et les serpents qui sifflent sur sa tête, les abeille échappées de la ruche qui la poursuivent cruellement sont comme un signe annonciateur de la tragédie à venir. Et Arlette, en harmonie avec la montagne qu’elle habite, solide, mais rêvant d’une autre vie, et connaissant le salariat en usine…On dirait que le rêve naïf des hippies est venu se fracasser contre cette montagne, en même temps qu’il fracasse le mode paysan traditionnel en train déjà de se fissurer.
J’ai pensé à un film et un roman : la trace de Bernard Favre (1983 avec Richard Berry paysan en Haute Savoie et colporteur l’hiver en Italie avec une belle musique d’accordéon) pour le pays de montagne et de neige et l’été meurtrier (le roman de Sébastien Japrisot) pour la structuration du récit, la place du récitant et la montée au drame.
Maryse Vuillermet : Lapiaz- Rouergue noir- 280 pages- octobre 2025- 21,€-
BD
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Après 2 millions et demi de lecteurs et plus de 4 millions de spectateurs pour son adaptation au cinéma, il était temps que Noir Kaolin délivre son avis sur « la femme de ménage » de Freida McFadden. Ce thriller psychologique (selon Wikipedia) écrit à la première personne et au présent de l’indicatif raconte le travail de Millie, embauchée comme femme de ménage par un riche mais bien curieux couple, les Winchester, Nina et Andrew. Après un prologue des plus angoissants, nous remontons jusqu’au début de cette sombre affaire : Nina se révèle une personne bipolaire, fantasque et menaçante, alors qu’Andrew paraît fait d’une très bonne pâte. Leur fille Cecelia semble aussi très étrange, créature mécanique et figée qu’on dirait sortie du film anglais Les Innocents (Clayton 1961), dans lequel le fantôme d’une petite Flora hante sa gouvernante. Il n’y a que le jardinier Enzo, un gentil colosse qui ne s’exprime qu’en italien pour la mettre en garde dans sa langue maternelle, limitant de ce fait la portée de ses avertissements. Enfin le dernier élément de ces angoissantes données majore la tension du lecteur-trice : logée sur place, Millie a ainsi accès à une chambre minuscule, située au grenier, avec une fenêtre qui ne s’ouvre pas et surtout une porte dont la serrure est située à l’extérieur ; ce qui provoquera des blocages répétés de l’issue, des angoisses et situations des plus périlleuses. Élément central de l’architecture menaçante de la maison, cette pièce n’est pas sans rappeler des situations similaires dans des œuvres emblématiques de la littérature anglo-saxonne : de l’épouse cachée de Rochester dans le grenier (Jeanne Eyre de Charlotte Brontë) au mystère de la jeune fille accidentée cachée dans les chambres des étages de la demeure familiale (la chambre du haut de Mildred Davis) en passant par le visage jaune qui apparaît dans l’ étage de la maison d’en face (la nouvelle Le figure jaune des aventures de Sherlock Holmes). Elle contribue également ici au succès rencontré par ce roman. Le récit joue aussi habilement sur les oppositions de classe (Millie, la misérable, au sens hugolien du terme, face à ses riches et bizarres patrons), voire de genre, comme le dévoile la fin du récit. Mais n’en disons pas trop et place au plaisir du « page-turner » !
Freida McFaden : La Femme de ménage- J’ai Lu – 413 pages- 2023
BD
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L’essai de Lucie Amir (issu de sa thèse « Politiques contemporaines du polar français 2004-2019 ») présente une analyse originale de la place du polar et de ses politiques éditoriales, dans le champ des manifestations culturelles de la société française contemporaine, dépassant une simple analyse de ce genre littéraire. On notera toutefois (sans le regretter vraiment) que ne soit à aucun moment donnée une définition du roman polar. C’est à la fin de son étude qu’elle pointe « différentes tendances et postures du polar, du roman noir « militant » jusqu’au thriller le plus éloigné de ses enjeux politiques » (p.168), après avoir établi un classement en 4 catégories de ces œuvres dans sa conclusion (p.157 et suivantes).
- Une constatation paradoxale
Son examen de départ repose sur une constatation paradoxale : si l’institution policière est souvent critiquée dans sa gestion du maintien de l’ordre, dans le même temps c’est « le corps professionnel le plus représenté dans le polar contemporain, souvent cependant sous le visage plus sympathique de l’enquêteur de police judiciaire » (p. 16).
Pour y répondre l’autrice rappelle d’abord la tradition du néo-polar et la figure de Jean-Patrick Manchette, à la fois auteur, critique du genre noir et essayiste ; et bien sûr également l’histoire du roman noir éclos après le mouvement de Mai 68, la politisation affirmée des auteurs, pour beaucoup anciens militants. JB Pouy et sa série Le Poulpe (dans les années 1990) sont bien dans cette continuité. Mais voilà, tout change avec le polar actuel. C’est sans doute ici que se situe l’intérêt méthodologique essentiel du travail de Lucie Amir. Car à l’analyse des déclarations des auteurs, elle ajoute les propos des éditeurs (en particulier Aurélien Masson, directeur de la Série Noire de 2005 à 2017), suit les festivals, leurs inaugurations par les politiques et leur intérêt (dont l’auteur de ces lignes peut témoigner : présent à l’inauguration du salon de Pau Un Aller - Retour dans le Noir, en 2015, il se rappelle la leçon magistrale sur le polar assénée par François Bayrou maire de la ville), étudie les discours d’escorte (tout ce qui a trait à la communication ), mentionne les tables rondes et rencontres en librairie, les animations en milieu scolaire…Bref tout un corpus des modalités d’accompagnement des livres. Précisons que son analyse se fonde aussi sur un ensemble d’environ 200 ouvrages (français) édités des deux premières décades du XXIème siècle, privilégiant les œuvres primées.
- L’idée du dégagement
Que retenir ? Tout d’abord la formidable défiance, à peu près partagée par tous les auteurs, autour d’une lecture strictement politique du monde de la génération précédente. L’autrice appelle « dégagement » cette attitude soupçonneuse des auteurs de polar contemporains vis-à-vis de l’engagement politique. Reprenant ce mot d’Aurélien Masson, elle précise : « Le dégagement est à comprendre comme une arme théorique, dont l’objectif est de désamorcer la charge négative présente dans la notion de « dégagement » (p.87). Bien sûr les choses sont à nuancer, et des auteurs comme Dominique Manotti, Cloé Mehdi, Hervé Le Corre apportent une dimension sans doute plus en accord avec les générations précédentes. Ensuite il y a la fonction de médiation culturelle assurée et assumée dans les présentations et tables rondes par ce genre littéraire : « le livre policier est assimilé à une sorte d’éducateur littéraire, à un passeur de culture. Le polar trouve ainsi une légitimité culturelle…Pour le dire simplement, les politiques du polar sont aujourd’hui en grande partie les politiques publiques du polar » (p. 104-105). « La politique culturelle est en France une branche fondamentale de l’intervention étatique, significative de l’importance historiquement accordée aux arts dans la construction du roman national » (p.107). Autrement dit comme d’autres supports culturels, le polar est considéré par les pouvoirs publics comme un moyen d’accès à l’éducation civique et soutenu comme tel.
3. Policier enquêteur et éducation citoyenne
- Dans la dernière partie de son ouvrage, Lucie Amir revient sur l’image positive du flic enquêteur, mis en avant, on l’a vu, par rapport à la figure répressive de la police d’intervention. « Et en en faisant un enquêteur, le polar français place le policier dans une fonction bien éloignée de ces figures aujourd’hui en discussion… dans le polar de langue française, les flics sont bien souvent de bons flics c’est-à-dire des flics qui ont du flair, et qui sont décisifs pour l’avancée des enquêtes » (p.130-131). Cette image valorisée du policier est d’ailleurs assez banale, et louée par l’institution elle-même ; j’en veux pour preuve une anecdote personnelle : lors d’un débat en septembre 2016 à Bordeaux, dans le cadre du festival de littérature policière Polar en Cabanes, la présentation portait sur l’activité des brigades de police mobile dans une affaire criminelle au début du XXe. Le directeur interdépartemental de la police judiciaire, invité au débat, se plut à louer, devant un parterre d’amateurs de polars, l’action de la PJ, composée d’individus à haute valeur ajoutée intellectuelle qu’il opposa à la police de base et autres interventions de basse police…Je caricature à peine. L’autrice s’interroge sur ce tropisme des auteurs de polars (dans son corpus des œuvres recensées, plus de la moitié mettent en scène des personnages de policiers enquêteurs), elle y voit plutôt la volonté d’incarner une police reflétant une haute idée de l’État ; ainsi la portée pédagogique et d’éducation citoyenne de ces romans est mise en scène dans les tables rondes, débats etc…146 : « Par le biais des institutions culturelles, l’État a imprégné le sous-champ du polar d’une idée qui n’était pas présente en ces termes avant les années 1980, selon laquelle le polar pourrait être le serviteur d’une mission civique de première importance : la formation du citoyen par la lecture. Il a imposé une relecture républicaine de la littérature grand public…. Le polar enferme dans ses structures même la matrice potentielle d’un récit de la citoyenneté ». En bref, le polar actuel serait l’héritier de Simenon plutôt que celui de Manchette. Une dernière remarque sur le groupe social auquel appartiennent les auteurs de polar : majoritairement, note l’autrice, ils relèvent plutôt de la classe moyenne supérieure, des professions intellectuelles.
En complément de cet essai, on pourra lire sur le site de la revue en ligne Belphégor (mars 2025) une communication de Lucie Amir intitulée :
« Bon flic » : quelques éléments sur l’image de la police dans le Polar français contemporain » (références : https://journals.openedition.org/belphegor/7587).
Elle se situe dans le prolongement de l’analyse des romans précédemment visés, en étudiant la « mythologie » de la police française telle qu’exprimée par ces auteurs.
J’apporterai un élément d’analyse personnelle : il n’est pas impossible que cette image en général positive du flic enquêteur dans la fiction noire et policière française contemporaine procède aussi, sous des couches archéologiques successives, de la vison primitive de Vidocq, personnage historique du début XIXe, positif et ambigu, bagnard en rédemption, policier à la rectitude plutôt floue ; une espèce de Janus double-front, dont les destinées littéraires sont fondamentales pour le roman feuilleton et les débuts du roman policier.…
En conclusion, on engage les lecteurs de NK à lire ce revigorant essai, à contre-courant d’une lecture majoritaire de notre genre favori.
Lucie Amir : Politiques du polar- Éditions Amsterdam-169 pages- 18 €-octobre 25
Bernard Daguerre
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