À propos de"New York made in France" série Rivages
Boris Lamot : Bonjour Dominique, j’ai été surpris par ton dernier roman, L’Inconnue de Brooklyn , surtout par le thème, la série Rivages New York Made in France. Elle compte déjà cinq auteurs :
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Jake Lamar, Viper’s Dream
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Karim Madani, Queens Gangsta
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Carole Geneix, Manhattan Palace
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Marine Béliard, A Queen in New York
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Danièle Thiéry, Beback
Tu es la sixième donc avec ton Inconnue de Brooklyn. J’avais entendu parler du Jake Lamar mais ne l’avais pas lu.
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Se tourner le dos n'empêche pas une vraie complicité
Si j’ai bien compris, il s’agit de parler de New York vue de la France. C’est bien ça, peux-tu nous en dire un peu plus ?
Dominique Sylvain : Bonjour, Boris. Je dirais plutôt qu’il s’agit de s’emparer d’un quartier de New York et de le rendre le plus atmosphérique possible. C’est-à-dire d’y embarquer le lecteur. Je ne dirais pas qu’il importe tant que ça que ce soit « vu de la France ». D’ailleurs, Jake Lamar, dont le roman a inauguré la série, est américain. Lorsque Jeanne Guyon, la directrice de Rivages Noir, m’a proposé de participer à New York Made in France, elle m’a dit que l’idée était de demander à des auteurs francophones des textes permettant de retrouver le plaisir pris à la lecture des romanciers américains « que nous aimons tant ou avons tant aimés ». Je me suis donc dit que j’allais écrire un roman américain, en me glissant dans la peau d’un écrivain américain. En général, un auteur se glisse seulement dans la peau de ses personnages. Là, il y avait une couche supplémentaire à investiguer. Au bout du compte, la seule référence à la France dans L’Inconnue de Brooklyn est le fait que le père de Lou Deschanel, l’un des trois principaux protagonistes, a des racines françaises. D’autre part, j’ai tout de suite pensé que la rédaction de ce roman me donnerait l’occasion de rendre hommage à mes auteurs américains favoris, comme Elmore Leonard (même si pas mal de ses intrigues se déroulent à Detroit), Ed McBain, Chester Himes et d’autres. Ce sont ces auteurs, entre autres, qui m’ont appris à écrire.
Une question, y avait-il une bible, un conducteur, une suite de consignes à respecter (comme dans le Poulpe ou la Fille du Poulpe) ? Ou, était-ce plus vague, plus général ?
Il n’y a pas de bible. Au contraire, Jeanne nous donne carte blanche. Le seul impératif, c’est le choix du quartier. J’ai tout de suite pensé à Brooklyn. J’y étais allée il y a pas mal d’années de cela, et j’avais aimé l’ambiance. En plus, c’est un quartier très « littéraire », puisqu’il est le lieu de nombreux romans, tous genres confondus. Je pense à ceux de Paul Auster, bien sûr, ou à ce formidable roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn, avec un narrateur atteint du syndrome de Gilles de la Tourette. Coup de chance, personne parmi les auteurs embarqués dans le projet n’avait déjà opté pour Brooklyn ou n’envisageait de le faire. J’ai sauté sur l’occasion.
Dans ton parcours de romancière, tu as très longtemps fait partie de l’équipe Viviane Hamy, ensuite tu as créé ta propre maison d’édition pour faire connaître des auteurs japonais (Atelier Akatombo), ensuite un petit tour chez Robert Laffont pour publier un roman et trois Ingrid et Lola, puis un Fille du Poulpe chez Moby Dick. Avec ce roman tu entres chez Rivages, ce sera un one shot ou en attends-tu plus ? Quelles ont été tes relations avec Jeanne Guyon ?
A priori, c’est un one shot, mais on ne sait jamais ce que nous réserve l’avenir. Je suis contente d’avoir écrit Mousson froide, mon premier roman paru chez Robert Laffont, mais, concernant la résurrection récente d’Ingrid et de Lola, je pense a posteriori que cette idée, qu’on m’avait suggérée, n’était pas celle du siècle. Pour autant, il vaut mieux avoir des remords que des regrets, n’est-ce pas ?
J’aime beaucoup les publications de Rivages. Une grande maison qui fête ses 40 ans cette année. Mes relations avec Jeanne sont excellentes. Il me semble qu’elle et moi parlons la même langue, ce qui n’est pas si courant. Et puis, elle a ce sens de la liberté qu’il faut laisser aux auteurs pour qu’ils puissent produire des textes sensibles. Il vaut mieux les pousser dans leurs retranchements que de les retenir pour des raisons qui n’ont guère à voir avec la littérature. Viviane Hamy, dans ce domaine, était du même bois. Ceci étant, je comprends les logiques marchandes, car l’édition vit un moment particulièrement difficile. La lecture n’est plus aussi centrale qu’elle l’était dans la vie des gens. J’ai appris tout récemment que la chaîne de librairies Le Furet du Nord était en redressement judiciaire. Mais c’est un exemple parmi tant d’autres d’une situation particulièrement rude.
Je repense aux commentaires que l’on a entendus sur Da Vinci Code qui exprimaient le fait que Dan Brown n’avait jamais mis les pieds à Paris (on avait recensé toutes ses erreurs et il y en avait beaucoup). Le projet de Jeanne cible bien l’idée de rendre hommage à tous les grands écrivains de polar qui ont situé leur intrigue à New York et il y en a beaucoup ; exactement le contrepied de l’inverse, la romance Émily in Paris, bâti sur des clichés. Comment éviter les clichés ? Comment se repérer dans ce quartier de (grosso modo) 7 km sur 10 km. Bref, comment as-tu fait pour que le lecteur français qui n’a jamais mis les pieds là-bas, n’y voie que du feu ? Tâche ardue, non ?
J’avais appris qu’Elmore Leonard employait les services d’une sorte de détective littéraire. Lequel lui fournissait tous les éléments pour bâtir ses personnages et ses décors avec véracité. Aujourd’hui, avec Internet, c’est devenu beaucoup plus facile de se documenter. Mais il faut faire le tri dans une masse énorme de documentation (à laquelle je rajoute généralement des livres), ça peut se révéler très chronophage. D’autant que, quelquefois, au détour d’une découverte, je peux devenir encore plus méticuleuse, limite obsessionnelle. Pour Mousson froide, qui se déroule en grande partie à Montréal, j’avais travaillé sur ma connaissance de la ville (j’y séjourne souvent), mais aussi sur de la doc recueillie en ligne. Et j’étais tombée notamment sur un site qui m’avait enchantée : il recensait toutes les espèces d’arbres présentes dans la ville. De fait, chaque fois que le labrador pensant qui sillonne Montréal dans mon roman levait la patte sur un arbre, il n’y avait pas d’erreur. Plaisanterie mise à part, comme c’était un roman en lien avec la nature et la météo, il me semblait intéressant d’être portée par ces touches de réalisme ; ça m’aidait à me projeter puisque j’écrivais ce roman en France. Il me semble important de respecter les lieux quand on s’empare d’un pays ou d’une ville à l’étranger. Pour recréer l’ambiance de Bensonhurst, le quartier italien de Brooklyn où sont nés les trois protagonistes de L’Inconnue de Brooklyn, j’ai fouillé partout. Entre autres, j’ai lu des échanges sur Reddit d’Américains qui évoquaient leurs souvenirs au sein de ce quartier. C’est comme ça que j’ai repéré ce détail sur les figuiers des jardins des Italo-Américains. Ceux qui débarquaient d’Italie dans les années 20 avaient mis des plants de figuiers dans leurs valises pour emporter une partie de leur pays avec eux. Ça m'a inspiré cette scène où le jeune Lou Deschanel se fait casser la figure par les Raptors, alors qu’il compte offrir des figues bien juteuses de son jardin à son maître de kung-fu. Sharon, armée d’une batte de baseball, va le sauver et c’est ainsi qu’ils vont sceller leur amitié. Donc, ce détail des figues, qui correspond à une réalité, est important. Mais c’est un détail parmi beaucoup d’autres. En fait, j’essaie de m’oublier et de devenir une sorte d’éponge ou de valise, le temps du roman. Je deviens les décors, les personnages, les odeurs, le climat. Et j’avoue bien aimer cette phase. En plus de cet aspect “schizophrénique”, il y a l’écriture en elle-même, qui pousse souvent à modifier le plan initial, l’histoire, puisque les mots ont leur propre force ou volonté. Reste que, même si je suis en apnée dans l’histoire, je pense tout de même au lecteur. C’est-à-dire que je n’oublie pas “de laisser du blanc” afin qu’il puisse respirer. Je n’aime pas imposer, expliquer, juger, donner un point de vue trop explicite. J’aime narrer et suggérer. Et puis, je crois aussi que tout ce travail de préparation, puis d’écriture à proprement parler, construit l’auteur. Quelque chose travaille en arrière-fond, sans qu’on sache exactement quoi. C’est comme si la vase grouillait et gonflait au fond de l’étang. Un truc va surgir, on se sait pas vraiment quelle tête il aura. On ne maîtrise pas tout. Le bon éditeur, c’est celui qui laisse la créature montrer son nez. Il me semble. Je crois que Jeanne aime bien les créatures des marais (ha, ha !)
Finalement, pourquoi Brooklyn ? Ce quartier entre-t-il en résonance avec des auteurs de noir américain comme Himes et Harlem ?
L’image que j’ai toujours eue de Brooklyn, c’est celle d’un quartier de métissage culturel. Il y a longtemps, j’ai écrit un court texte, Mon Brooklyn de quatre sous, pour la collection Ma Maîtresse en maillot de bain créée par Jean-Jacques Reboux. L’idée était de raconter un souvenir d’enfance, vrai ou faux ou un mélange des deux. J’ai opté pour le mélange. Résultat, pour la première fois, j’ai raconté une histoire en grande partie vraie dans laquelle je me mettais en scène, enfant, avec ma meilleure amie de l’époque, Marie-Pierre. Je me suis terriblement amusée avec ce texte et ça a été l’occasion de raconter un peu ma Lorraine natale, ce pays où des gens de toutes nationalités convergeaient, dans les années 50 et 60, parce qu’il y avait du travail. Donc, je suppose qu’en choisissant Brooklyn comme toile de fond pour mon dernier roman, j’ai pressenti la possibilité de parler à la fois de l’ailleurs et de la proximité avec mes propres émotions. Mes personnages ont des racines mêlées. Sharon est irlandaise du côté de sa mère, Josh a un père afro-américain et une mère d’origine cherokee, tandis que Lou a une mère d’origine italienne et un père aux racines françaises. Quand j’étais enfant, en Lorraine, tous mes petits camarades venaient d’ailleurs ; ça me plaisait et m’intriguait pas mal.
Pour ce qui est de Himes et des autres grands auteurs étatsuniens, je les vois comme des figures tutélaires, des mentors. Des gens à qui je dois quelque chose. Philippe Djian a très bien parlé de ce sentiment dans Ardoise, un hommage aux auteurs qui l’ont bluffé puis inspiré.
Un petit mot des personnages, Lou, Josh et Sharon. Tu évoques leur jeunesse. Lou, les Raptors et les figues, Sharon et sa batte de baseball. C’est en fait une sorte de saga : on commence avec eux en 1986 et on les suit jusqu’en 2024. Quel était pour toi l’intérêt de les faire durer sur tout ce long temps ?
C’était quelque chose que je n’avais jamais fait. De fait, c’était un défi. Et les défis, ça m’aide à avancer. Je suis une trouillarde complète dans la vie, mais, pour ce qui est de l’écriture, je n’ai pas trop peur. Même pas du ridicule.
En tout cas, il y avait la difficulté inhérente à ce genre d'entreprise : le respect de la chronologie. Chaque roman de la série comporte une playlist. Emportée par l’enthousiasme, je m’étais un peu emmêlée. Je voulais absolument glisser Not Afraid, que j’adore, d’Eminem dans la liste, mais il s’est avéré que ça ne collait pas avec les dates du roman. Je me suis donc rabattue sur Love You More. Heureusement Fortunate Son de Creedence Clearwater Revival collait en tous points. Et la chanson créait une sorte de parfaite chambre d’écho pour le personnage de Brad Deschanel, le père de Josh.
Un petit mot des relations complexes de ces trois-là concernant l’amour…
J’avais envie de parler de l’amour, mais aussi de la frontière avec l’amitié. C’est subtil, compliqué ce genre de sentiments, c’est donc un terrain idéal pour tout romancier. Quand Sharon, Lou et Josh se rencontrent, ils sont des pré-ados. Ils ont tout à apprendre, mais perçoivent déjà quelques notions quant aux écueils de l’existence. Ils sont en progression, pleins d’espoir et déjà pas mal secoués par leurs difficultés familiales, notamment. Ce sont des êtres en devenir et étudier leur évolution sur près d’une quarantaine d’années était très intéressant. D’habitude, je travaille avec des personnages un peu plus “formés”. Pour revenir aux relations de ces trois-là, en gros, Sharon est une fille courageuse, obsédée par l’envie de devenir quelqu’un et amoureuse de Josh, son meilleur ami. Lui l’aime beaucoup, mais pas comme elle le voudrait. Elle l’attendrit, il aime son visage émouvant, son opulente chevelure rousse, mais il la trouve un peu trop enrobée. Lui plaît aux filles, mais il vit avec une blessure, la perte non élucidée de sa mère. Et le quotidien avec son pasteur de père, qui escroque ses paroissiens et ment avec talent, n’est pas facile. Lou a aussi des soucis. Il se fait harceler à l’école et traiter de “fils du zombie". Son père est revenu traumatisé du Vietnam. Lou admire la vitalité de Sharon et le côté très cool de Josh. Les rencontrer est une aubaine pour lui. Lou, le timide, le gars qui n’épate personne à l’école et n’a rien d’un séducteur-né, a, pour la première fois, l’occasion de se faire des amis. Des vrais.
Les personnages secondaires sont soignés. Peux-tu nous en livrer quelques-uns que tu as eu plaisir à faire vivre.
J’ai beaucoup travaillé pour rendre le père de Lou crédible. Notamment, j’ai relu Putain de mort de Michael Herr pour me plonger dans l’ambiance de la vie quotidienne des soldats envoyés au Vietnam. Comment ils géraient la peur, le stress, quelle musique ils écoutaient, quel genre de conversations ils avaient. Au fil du texte, j’ai essayé de donner de l’épaisseur à Brad Deschanel, alors même que c’est un homme qui n’est plus vraiment là. Avant, en tant qu’enseignant, il lisait beaucoup. Et puis, à son retour, il n’a plus été capable de se concentrer. Et Lou puise dans la bibliothèque de ce père devenu taiseux et hors d’atteinte. J’ai pensé aussi à ce roman superbe d’Atticus Lish, Parmi les loups et les bandits, qui raconte le retour à New York d’un vétéran de la guerre d’Irak traumatisé. Dans un tout autre registre, le père de Josh, le pasteur filou et bling-bling, m’a bien plu aussi. Et là, oui, j’ai pensé aux personnages de Chester Himes. Le pasteur Mulberry ment avec brio et change d’aspect pour continuer à séduire et surprendre ses ouailles. Pour le personnage de Marcus Vega, le partenaire de Josh qui va devenir un politicien, j’ai pensé au grand acteur porto-ricain Raúl Juliá dont l’aura pimentait Tequila Sunrise, un très bon film avec Mel Gibson et Michelle Pfeiffer.
Parlons de la narration, Lou mène sa part de récit à la première personne, tout le reste est à la troisième personne. Au passé-simple, bien sûr la rolls de l’écriture (à mon avis). Sauf au dernier chapitre où Lou écrit, en 2024, au présent (ce qui semble logique). Pourquoi ce choix d’un personnage seulement en première personne alors que la mode actuelle est plutôt aux romans choraux où l’on avance dans l’intrigue avec le point de vue d’une multitude de personnages ?
J’ai toujours écrit des romans choraux dans lesquels chaque scène est confiée à un personnage en particulier. Elle est vue à travers sa sensibilité, sa subjectivité. Il suffit, au départ du roman, de choisir quels seront les narrateurs. Dans L’Inconnue de Brooklyn, il y a trois personnages principaux (Lou, Sharon et Josh), mais deux narrateurs (Lou et Josh). Sharon vit sa vie mais ne la commente pas. C’est lié à l’histoire, à ce que je ne peux pas révéler ici. Je ne sais plus exactement pourquoi j’ai décidé que Lou s’exprimerait à la première personne du singulier et Josh à la troisième, mais je suppose que c’est pour une question de différence de rythmes. Il est important que toutes les scènes ne soient pas sur le même tempo et dans la même ambiance. Et puis, Lou est un cinéaste en devenir. Il raconte des histoires, le roman est ponctué par les scénarios qu’il envisage. Donc, ça me semblait assez naturel d’en faire un narrateur direct. Et d’opter pour le “je”. Et tout ça a été le moyen pour que cette intrigue soit un peu comme une intrigue de film. Je ne sais pas si on peut appeler ça une mise en abyme.
Le pitch de quatrième de couverture nous indique ceci : « Lorsque deux membres du trio se seront brûlé les ailes aux feux du pouvoir et de l'argent, une question s’imposera. Si la fidélité aux valeurs du passé vous incite à donner le meilleur de vous-même, peut-elle aussi vous pousser au pire ?» Finalement dans ce trio on voit les deux aspects, tous sont capables de saloperies, mais aussi d’une certaine beauté. Y a-t-il une leçon à tirer sur les relations humaines ? D’ailleurs qui reste vraiment fidèle aux valeurs du passé ? Y a-t-il une morale à retenir ?
Je crois que j’ai toujours créé des personnages en camaïeu, pour éviter le manichéisme. Tous les personnages ont des défauts, des coups de mou et connaissent des dérapages. Ils sont humains. Mais j’ai toujours besoin de ce rayon de soleil dans l’eau froide. Il y en a toujours un, plus ou moins, dans la vraie vie. Je ne sais pas s’il y a une leçon à tirer, mais il est sûr que j’ai essayé de dessiner des êtres plausibles, comme nous tous. J’ai essayé de m’oublier pour me glisser dans leur peau et les faire réagir.
On a exploré beaucoup de thèmes et de domaines. J’ai une dernière question, celle que je ne t’ai pas posée et que tu aurais aimé que je te pose. Formule-la, ou réponds-y directement.
Ah, voyons voir… Peut-être aurais-je aimé cette question : Quel est ton dernier roman coup de cœur ? Parce que c’est une question ouverte, dans le sens où elle est susceptible de convoquer ou re-convoquer toutes sortes de questionnements.
Le dernier roman que j’ai vraiment aimé, c’est The School of Night de Karl Ove Knausgaard. L’auteur y revisite le mythe de Faust. Il a créé le personnage d’un photographe que l’on suit tout au long de sa vie. Au début, on apprend que cet homme devenu un artiste mondialement reconnu est sur le point de se suicider. Ensuite, on remonte dans son passé (pas de façon linéaire). C’est un personnage que l’auteur a voulu antipathique. Il est le seul narrateur, et donc on passe tout notre temps avec lui, et c’est fascinant. Je n’ai pas pu lâcher cette histoire. C’est puissant, en même temps très maîtrisé, sans effets inutiles. Stylistiquement, c’est impeccable. Et il y a même des passages très drôles. Knausgaard est le roi pour saisir ce qui constitue la matière de l’existence, ou quelque chose comme ça. En fait, paradoxalement, il parle de l’indicible de nos vies.
Et tout cela me ramène à ces questions que je me pose souvent. Qui serais-je si je n’avais pas pu avoir accès à la lecture ? Qu’allons-nous devenir en tant que société si les gens continuent à lire de moins en moins ? Pouvoir s’immerger dans une histoire pour une sorte de conversation, du moins un échange entre un auteur et un lecteur, est une telle chance, une telle expérience qu’il est difficile d’envisager qu’on puisse s’en passer ou en être privé sans dommages. Je parle d’échange, parce que, contrairement à la fiction filmée, la lecture d’un roman permet au lecteur de s’approprier celui-ci, de s’en nourrir dans l’immédiat et par la suite. Les livres nous accompagnent. Dans la vie, il est quasiment impossible d’avoir une conversation avec quelqu’un aussi riche que celle que l’on a avec un auteur lors de la lecture d’une de ses œuvres. Certains grands films ou grandes séries me restent en mémoire, bien sûr, mais l’impact n’est pas le même. C’est un peu comme si les histoires écrites se tissaient en nous. Presque biologiquement. Bien sûr, lorsque la lecture n’était pas aussi démocratique, aussi largement diffusée et disponible, les gens avaient accès aux contes, aux histoires racontées par les colporteurs de village en village. Et c’était puissant aussi. Mais bon, je ne peux pas m’empêcher de me dire que le livre est important. Il restera peut-être toujours un petit nombre de gens qui liront. Pour diverses raisons. Un peu comme au XVIIIe siècle finalement. Et un jour, une nouvelle génération reprendra goût à la lecture. Ou alors, on inventera de nouvelles formes de récit. Hybrides, peut-être. Ce n’est pas exactement que je râle en me disant, comme une vieille boomeuse, “ Ah, c’était mieux avant ”. Ce serait un peu crétin. Et puis la réalité est ce qu’elle est et l’accepter, la regarder en face, est déjà un bon départ. Mais bon, je me questionne. Après tout, c’est le job du romancier.
Merci infiniment Dominique, échanger avec toi a été un réel plaisir comme il l’est si souvent, même si nous échangeons moins désormais.
Amis lecteurs qui avez eu le courage de lire cet échange jusqu’au bout et s’il vous a plu ou intrigué, il vous reste à acquérir le roman et à le lire ou attendre qu’il sorte en poche. Dans quelques temps, souhaitons-le, il n’est en librairie que depuis le 13 mai dernier.
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