Beyrouth, pas vraiment le paradis...
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Reçu en janvier, un service de presse des éditions Liana Lévi, Beyrouth Paradise suite de Beyrouth forever de David Hury, dont je n’avais rien lu mais avec qui j’avais sympathisé par le biais du blog : il est passé par là pour adhérer à notre association au tout début janvier. J’ai pris beaucoup de retard pour en parler. Il est en librairie depuis le 5 février.
Bref, je m’apprêtais à rédiger une chronique quand j’en ai lu une que je trouvais tellement parfaite que je n’ai pas osé m’aligner, il me fallait un angle d’attaque.
Ça ne sera pas le récit.
Par conséquent, pour découvrir le sujet, je vous livre le quatrième de couverture. Ça se passe au Liban, c’est tout à fait contemporain.
« Décembre 2024. À Maameltein, le quartier rouge au nord de Beyrouth, les néons des super night-clubs ne brillent plus comme avant. Seul le Paradise ignore la crise, avec son décor kitsch, son champagne hors de prix et ses danseuses qui escortent les clients dans l'hôtel attenant. Lorsque l'une d'entre elles, une jeune Ukrainienne, disparaît, Marwan Khalil, ancien flic reconverti en détective privé, est chargé de la retrouver. La disparition d'une prostituée étrangère n'intéresse pas grand monde, mais pour Marwan, les disparus, c'est sacré. Ça le renvoie à ses copains miliciens évaporés pendant la guerre, et à celles et ceux qui ne sont jamais ressortis des geôles syriennes. Et dans le monde de la nuit, plus encore que dans le reste du pays, le silence fait loi et tous les coups sont permis.
Alors que le Liban vit des moments historiques — la décapitation du Hezbollah et la chute du régime à Damas —, chacun porte le poids du passé et l'incertitude de l'avenir. »
Vous avez l’essentiel. En fait, ce qui m’a le plus accroché c’est l’ambiance et le personnage, Marwan Khakil, ancien flic devenu privé à Beyrouth. Sa retraite de flic ne lui suffisait plus. Il a gardé des connaissances qui pourront lui être utiles. Il subit la guerre avec Israël depuis toujours, il regarde les évènements d’un œil quelque peu fatigué :
« Pendant des semaines, il était devenu dingue à cause du vrombissement permanent des drones israéliens dans le ciel. Comme un acouphène insupportable, toujours là, lancinant et impossible à supporter. Marwan a envie de les buter. tous autant qu'ils sont. Barbus enturbannés avec leur drapeau jaune affichant fièrement une Kalachnikov au bout d'un poing grotesque. Tout autant que ces messies à papillotes hissant tout aussi fièrement leur drapeau frappé de l'étoile de David. Il vomit les symboles miliciens ou religieux brodés sur ces saloperies d'étendards. Marwan est un homme simple: seul le drapeau arborant un cèdre millénaire trouve grâce à ses yeux.
Dahieh 2024 a des relents de Dahieh 2006. Les guerres se suivent et se ressemblent. Les destructions sont identiques, ou presque. Les immeubles, quand ils n'ont pas été réduits en tas de gravats, tiennent à peine debout, éventrés, comme rongés par des rats génétiquement modifiés. Les après-guerres aussi se suivent et se ressemblent. Quoique. » p.127-128
Ce qui le caractérise surtout, c’est son véhicule, une Alfa Romeo Alfetta antique qui a beaucoup bourlingué et dont il ne se séparerait à aucun prix, elle le conduit dans tous les lieux, de guerre comme de plaisir tarifé, partout où il se doit d’aller, en dépit du danger et des coups qu’il prend en permanence .
« L'Alfa Romeo a eu du mal à démarrer au moment du décollage. Elle a toussoté quelques secondes avant de lancer ses pistons à plein régime. Ça ne lui ressemble pas. Marwan a peur qu'elle rende l'âme un beau matin. Comme ça, sans prévenir. Ça lui ficherait un coup d'aller enterrer son italienne ou de la voir se faire dépecer en pièces détachées.
Une vingtaine de minutes après avoir quitté son quartier de Mar Mikhaël, il se faufile dans les rues exiguës de Bourj Hammoud où les drapeaux rouge, bleu et orange égayent balcons et devantures de boutiques. Ici, on se souvient du génocide de 1915. Ici, on n'a pas oublié les crimes commis par les Jeunes-Turcs contre ces ancêtres arméniens qui ont trouvé refuge au Liban. À croire que le Liban n'est peuplé que de réfugiés, de victimes de massacres et de bourreaux anonymes.
Marwan gare l'Alfetta dans un trou de souris, devant deux échoppes qui se livrent une guerre pacifique. De celle de droite exhale l'odeur entêtante d'épices présentées dans de grands sacs en jute ; de celle de gauche montent les senteurs du parfumeur local, Sebouh, dont la boutique regorge de fioles et flacons colorés bien alignés sur des étagères en verre. Le dealer attitré d'Oum Waël depuis les années 80, chacune de ses filles avait droit à son parfum personnalisé.
Quelques mètres plus loin, Marwan pousse la porte en fer forgé de l'immeuble de la mère maquerelle et quitte la cacophonie des klaxons. Un long couloir mène vers une arrière-cour où se dressent un jacaranda et la façade de l'ancienne maison close. Soudain, plus un son. Le monde extérieur s'efface. Oum Waël vit désormais recluse au rez-de-chaussée, ses rhumatismes ont eu raison d'elle. » p.118-119
Marwan est un homme, il aime les femmes, trouve sa place dans les palaces, au milieu des filles, il boit de l’alcool volontiers, il a de la répartie.
Quelques secondes plus tard, une jeune femme sort du rang et se dirige vers lui. Roulant des hanches, balançant ses cheveux blonds en arrière. Sûre de son effet. Une chorégraphie répétée mille fois, et prise au sérieux mille fois par les clients qui espèrent en avoir pour leur argent quelques heures plus tard, une fois à l'horizontale sur un matelas sentant le sperme séché. Arrivée devant la table de Marwan, elle fait un demi-tour sur place comme la ballerine qu'elle aurait peut-être voulu devenir quand elle était gamine du côté de Moscou ou de Minsk. Histoire que le client puisse admirer ses courbes joliment emballées dans sa robe noire moulante. Elle s'assoit à côté du flic à la retraite, en croisant ses jambes. Un décolleté vertigineux et un sourire éclatant en guise de bienvenue;
—Hello sir.
Ses dents sont d'un blanc à faire pâlir de jalousie le carrelage de sa salle de bains. Marwan n'en a jamais vu d'aussi parfaitement alignées. Ses yeux d'un gris qui lui rappelle ceux de Maha. Pas de doute, Amber est la plus belle femme sur laquelle Marwan a posé les yeux. Une vraie déesse égarée dans l'enfer des nuits d'Hadès.
—Hello Amber.
— Je suis sûre que tu dois avoir soif à cette heure-là je prendrai comme toi, roucoule la jeune femme en anglais, avec un fort accent slave.
—Je sais qu'il est d'usage de boire du champagne, mais je serai plutôt vodka ce soir. C'est possible?
— Bien sûr ! Je commande une bouteille.
Une minute plus tard, une Khortytsa Silver atterrit sur la table, avec deux verres. Pas sa préférée, loin de là. Amber dévisse le bouchon et sert l'alcool généreusement.
— Za vashé zdorovie[1] ! lance la bouche de la jeune femme.
Ses lèvres charnues sont trop rouges. Ses sourires trop appuyés: Ses seins trop ronds. Mais qu'est-ce qu'elle est belle, bordel.
— Mademoiselle...
— Appelle-moi Amber, habibi.
Amber, glisse Marwan à son oreille. Écoute-moi bien. Je m'appelle Marwan Khalil. C’est moi qui suis à la recherche de Crystal. Tu vas continuer de sourire comme tu le fais, il faut que tout le monde ici pense que je suis un client qui va claquer son argent pour passer la nuit avec toi. Ruby m'a dit que tu pourrais avoir des choses à me raconter. Maintenant on va trinquer et tu vas poser ta tête sur mon épaule. Comme si... enfin tu vois ce que je veux dire. Fais semblant, avec le sourire.
Marwan observe le profil de la jeune femme. Toujours aussi apprêtée. Elle n'a pas changé. La première fois qu'il l'avait passée au scanner, ils étaient en voiture. C'est elle qui conduisait. Il en a un souvenir très clair. Elle émit souriante, si soudante. Elle portait bien son prénom. p.146-147
Deux femmes vont surtout prendre une grande importance dans le roman, Roula Chakar, veuve de l’ancien commissaire de Marwan et son ancienne adjointe Ibtissan Abou Zeid qui dans l’extrait ci-dessous l’appelle encore Chef.
« Ibtissam », ce mot qui veut dire « sourire » dans cette langue mélodieuse qu'ils ont en commun tous les deux. En un clin d’œil, Il les avait détestés, elle et son voile, Elle et sa French manucure, elle et ses sourcils tatoués.
Ça va bientôt être leur tour. Ils passent commande presque en même temps. À la surface du grand bain d'huile, une vingtaine de falafels sont en train de frétiller à 180°C à l'ombre. Les mains d'artiste du cuistot alignent les condiments, le persil, les bâtonnets de navet colorés, les oignons et le persil finement ciselés. Trois falafels par sandwich. C'est bien simple, si jamais le paradis existe, il y aura forcément des falafels de chez Sahyoun au menu tous tes midis. Il est prêt à prendre les paris. Marwan. Leur sandwich à la main, la jeune flic et ce qui aurait pu lui servir de mentor ressortent du petit snack, coup sur coup.
— Tu n'as rien d'autre sur El-Khazen ? Des casseroles au cul?
— Rien du tout, je suis désolée chef.
Ce «Chef» le fait sourire. Lui qui n'en avait jamais eu l'âme d'un. Il avait laissé ce rôle à Chivas, que ce soit sur les barricades pendant la guerre, ou dans la guerre de tranchées qu'avaient constituée les trois décennies passées au sein de la brigade criminelle, à la police judiciaire. Très peu pour lui, le job de patron. La gamine, inspectrice en herbe, avait eu du mal à se défaire de cette sale habitude. Si bien que depuis, elle faisait exprès de l'appeler « chef», juste pour l'asticoter. Finalement, ils s'étaient apprivoisés. Ils s'aimaient bien, elle et lui, Malgré tout ce qui les séparait.
Pourtant, quand leur affaire avait dérapé, il avait failli commettre l'irréparable. Alors qu'Ibtissam flottait quelque part entre la vie et la mort, aspergée par son propre sang dans l'habitacle de sa Honda Civic, il avait pensé un instant permuter leurs armes. Pour qu'elle soit accusée de la mort de Chiras à sa place. Il l'avait souvent fait au cours de sa carrière, ça passait toujours, comme une lettre à la poste. Il y avait pensé, oui. » p.184-185
Marwan se prend beaucoup de coups, ce qui le rend sympathique. Pas dupe mais désabusé. Il n’attend pas grand-chose. Pour conclure, laissons la parole à l’auteur, extrait d’une conversation livrée par l’éditeur avec le roman.
Un sujet évident traverse tout le roman: la question des disparus. Pourquoi ce thème?
Cette enquête sur l'Ukrainienne me sert de prétexte pour aborder un thème très lourd dans la société libanaise: les disparus de la guerre de 1975-1990, et le deuil impossible des familles. J'avais envie de mettre un coup de projecteur sur ces familles en quête de réponse. Et sur le cul-de-sac psychologique de certaines. C'est un thème universel.
Marwan fait partie d'une génération désabusée. Sa vision de l'avenir change-t-elle au contact des plus jeunes?
La génération de Marwan est profondément abîmée. À ses yeux, l'ADN du pays est vicié. Difficile pour un homme comme lui d'oblitérer le passé et de croire au changement. Mais c'est probablement dans la nature humaine d'espérer des jours meilleurs. Pas forcément pour lui, mais pour la génération de sa fille Maha et de son ex-adjointe Ibtissam.
Vous dites souvent que le roman noir est un bon outil pour raconter Beyrouth. Est-ce toujours le cas?
C'est même le meilleur outil pour raconter Beyrouth, sans aucun doute! Cette ville est faite de failles, de moments de grâce, de drames, elle est belle et laide en même temps. Si vous voulez comprendre quelque chose à cette ville, il faut vous défaire des clichés. Et le roman noir est idéal pour ça.
Je ne sais pas si cette chronique imparfaite vous donnera envie d’emprunter ou d’acheter le roman mais Beyrouth si proche de la France et si lointaine, toujours en guerre, toujours une cible, toujours menacée d’une destruction peut-être aussi radicale que celle de Gaza mérite notre attention. David Hury a travaillé 18 ans comme journaliste et photo-reporter au Liban, pays avec lequel il a gardé des liens très étroits… On voit qu’il a un attachement profond pour le Liban, principal sujet de ce roman.
Un récit bien mené un personnage vivant, un cadre très actuel… Un roman agréable mais qui pose des questions. Un coup de ♥
Boris le Facteur
[1] À votre santé (en russe)
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