Lectures d'été : captif
Captif je suis de certains romans. Captif de l’écriture et (ou) de la traduction et des descriptions, des atmosphères, captif de la psychologie des personnages, captif du narratif, captif des informations fournies, captif du rythme, captif du suspense... Je les lis généralement d’une traite.
Ce fut le cas de ces deux derniers romans dévorés : Loch noir de Peter May, paru le 7 mai chez Rouergue noir- traduit de l’anglais par Ariane Bataille[1]- et par Gracier la bête de Gabrielle Massat, paru au Masque en janvier 2025.
Commençons par le premier lu : Le Loch Noir. L’intrigue en deux mots : Le cadavre, de Caitlin Black, une adolescente, championne de natation, est découvert à l’entrée du Loch Dubh, aussi dit, ‘loch noir’, sur la côte ouest de l’île de Lewis, la plus grande île de l’archipel des Hébrides (Écosse). Son corps apparait très malmené, comme déchiré. Elle semble avoir été violée. Très vite, les soupçons se portent sur Fionnlagh Macleold, son professeur (la trentaine) adulé de tous ses élèves dont la toute jeune victime (17 ans). Un témoignage prouve qu’ils avaient une relation sexuelle intense et répétée. On a trouvé dans la maison où ils se retrouvaient des traces de sang appartenant à la victime et du sperme en elle. L’aurait-il poussée du haut de la falaise après l’avoir violée ? Tous les faisceaux d’indices conduisent automatiquement vers le professeur indigne, marié et père d’un petit garçon. Le présumé coupable est mis en examen. Puis inculpé. Bien sûr, il peut dire adieu à son poste, vu la faute (coucher avec une élève mineure).
Macleod, ce nom vous rappelle quelque chose ? Normal. Fionnlagh est le fils de Fin Macleold, protagoniste de ce que l’on a appelé ‘La trilogie écossaise’. Et puis, le bandeau apposé par l’éditeur sur le roman claironne :
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Le policier bien connu de cette fameuse trilogie de Peter May coule une préretraite ennuyeuse dans un bureau à Glasgow où il piste les échanges sur les réseaux sociaux. Travail ennuyeux et totalement alimentaire. Il va tenter de sauver ce fils indigne, n’arrivant pas à croire à sa culpabilité.
Il prend immédiatement l’avion vers Lewis accompagné de sa femme Marsaili, île qu’ils ont quitté dix ans auparavant. Il n’a aucun statut d’enquêteur, n’étant plus flic de terrain. Il trouvera l’aide d’un ancien collègue Gunn, qui débutait une décennie auparavant. L’île devant attendre l'intervention d’un médecin légiste assermenté avant la comparution son fils, cela lui laisse du temps. Fionnlagh, qu’il va rencontrer, refuse de parler ; il semble coupable et reste prostré dans sa cellule.
Mais ce roman ne se contente pas d’une intrigue forte. Il aborde beaucoup de thèmes, notamment écologiques : les usines à saumon d’élevage produisent des tonnes de poisson avec de gros enjeux financiers et un patron devenu millionnaire. Le sauvetage impossible d’une cinquantaine de baleines échouées sur une plage, de magnifiques pages de solidarité et d’actions sans issues.
Une maîtrise du style et une écriture (et sa traduction) sublime pour la description de paysages, la nature sauvage de l’île de Lewis, les ambiances, la pluie, les vagues déchaînées, aussi bien que les conflits intérieurs définissant les personnages et leurs relations...
La narration porte sur la reconstruction de Fin personnage tourmenté par des erreurs de jeunesse et la fragilité de sa relation avec sa compagne (comment peut-on continuer à s’aimer en vieillissant ?), et de beaucoup de personnages faibles ou forts.
Et la perpétuelle question : l’a-t-il fait ? ou non ? principal ressort dramatique.
C’est donc mon premier coup de ♥, n’hésitez pas lisez-le et partagez avec vos ami(e)s.[2]
Les second ouvrage est signé Gabrielle Massat, Gracier la bête. C’est son troisième roman, je ne l’avais jamais lue mais j’ai vu son nom cité parmi les sélectionnée du GPLP[3] et de quelques autres prix. Ça m’a donné envie et je n’ai pas du tout regretté mon deuxième coup de ♥.
Nous changeons radicalement de cadre. Entre Gaillac et Albi, Les Prunelliers, un centre d’accueil pour mineurs en difficultés : soit parce qu’ils ont dépassé les extrémités avec leur famille d’accueil et que plus personne ne veut d’eux, soit parce qu’ils se montrent violents, incontrôlables. Bref, le système n’en peut plus et l’aide aux mineurs, dans ce coin du Tarn a atteint ses limites...
« Si le CDEF [4] était la décharge à ciel ouvert du Tarn, la villa des Prunelliers en était l’incinérateur. [...] En pratique, le monde de l’enfance est saturé, pauvre et dysfonctionnel ; nous étions donc, avant toute chose, le dernier rempart avant le chaos. Au CDEF arrivaient les inclassables : les enfants dont aucune institution ne voulait tant ils étaient abîmés et qui, fatalement, posaient leurs valise chez nous sans espoir d’en partir. [..] nous restions l’organisme public le plus ostracisé, celui qu’on quittait en burn-out au bout de cinq ans de bons et loyaux services en moyenne. L’endroit où il fallait négocier avec les flics pour qu’ils acceptent de venir désamorcer la séquestration d’un ado par ses potes de chambrée, poursuivre sa journée complète de boulot par une nuit complète afin de remplacer un collègue au pied levé, forcer un hôpital à garder un gamin trois nuits d’affilée pour des bleus parce qu’on n’avait pas d’endroit où le mettre.
L’accueil d’urgence des mineurs était le pire des angles morts de la société : celui qu’on refusait sciemment de voir. » p.25-26
Les éducateurs, à bout de fatigue et soumis à une pression insupportable, finissent par craquer.
On s’intéresse ici au cas de Till Aquilina, en plein divorce, en rage permanente et totalement investi dans son travail. Ce soir-là, il est épuisé. Il a pourtant longtemps tenu le rythme aux Prunelliers mais là, il a enchaîné une nuit et une journée de boulot. Le soir, il attend Audrey, 14 ans, qui arrive passé minuit et lui tient des propos désobligeants. Il commet ce qui à ses yeux est irréparable. Il la plaque contre un mur sur lequel il lui cogne deux fois la tête et arme son poing mais ne peut achever son geste. Audrey s’enfuit vers sa mère qu’on lui a annoncée morte, ce qu’elle refuse de croire. Elle se fait percuter par un chauffard. Elle est à l’hôpital.
Till est démoli. Rongé par la culpabilité.
Audrey a été placée en coma artificiel. Till se rend (à moto) tous les jours à l’hôpital où il passe son temps sur une chaise dans le couloir sans oser franchir la porte de l’ado. Il se sent responsable de son état. Puis, quelques indices, quelques éléments ténus sembleraient indiquer que sa mère ne serait peut-être pas morte. Il va donc se lancer dans une quête éperdue de cette mère, espérant en la retrouvant ramener Audrey à la conscience.
C’est un roman noir, très noir, fort, très fort. Les personnages sont fouillés, notamment Till, sa moto, sa cicatrice à l’avant-bras qui le fait souffrir et sa colère intrinsèque. Il met en jeu sa carrière, et même sa santé mentale pour aller jusqu’au bout. Mais aussi l'amie,pédopsychiatre qui essaie de l’aider, chez qui il loge ; un aide-soignant de l’hôpital qui le comprend et sa hiérarchie qui ne veut pas se mouiller ou reste de marbre, prête à jeter à la fosse ce serviteur jusqu’alors consentant, amoureux de son travail.
On ne cache rien des sentiments des uns et des autres et surtout ceux du protagoniste.
Bien sûr, il y a dénonciation d’un système incapable de reconnaître la valeur des membres qui le font fonctionner. Till a fauté mais qui est vraiment responsable ?
Le récit est mené tambour battant, entre les recherches de Till qui l’amènent à découvrir un monde où les parents ne jouent pas tous leur rôle, certains enfonçant même la tête de leur enfant qui cherche une goulée d’air. Toutes les saloperies dont sont capables des être humains. Recherches qui l’amènent à des découvertes insoupçonnables.
Les deux premiers romans de cette romancière ont été primés (Le point, France bleue) Et celui-ci a obtenu déjà le prix Polar + 2025.
Un beau roman, très prenant. Une romancière (à suivre...).
Deuxième coup de ♥
Voilà, si vous ne savez pas quoi lire... pourquoi pas l'un ou l'autre de ces deux livres
Boris le Facteur 813
[1] Le roman se termine par un lexique de la prononciation d’un grand nombre de noms gaéliques
[2] Vous n’avez pas lu la trilogie, sachez que je n’en avais lu que le premier tome mais Peter May livre tous les éléments à connaître.
[3] Grand Prix de Littérature Policière
[4] Centre Départemental de l’Enfance et de la Famille
A l'occasion de la 21e édition du festival Quais du Polar, Gabrielle Massat vous présente son ouvrage "Gracier la bête" aux éditions du Masque.
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