Fantasia chez les Mêdocains [1]
Mon coup de ♥ de la rentrée
Commençons par l’incipit…
« Aussi loin que je me souvienne, je me suis ennuyée tous les hivers de ma vie, sauf deux. Celui de 1999 et celui de l’année dernière[2] »
C’est Hélène qui parle. Elle tient un petit bar dans le Médoc, fréquenté par des habitués, près d’un lac, non loin d’une station balnéaire. En 99, pendant la tempête du siècle, elle a perdu son mari, Pierre. Vexé d’avoir été humilié au Scrabble avec le mot Zyxine (X lettre compte double), il est sorti chercher le paquet de cigarettes qu’il gardait dans un coin de sa voiture. Mais la tempête lui a tranché la tête par l’intermédiaire du toit de tôle de son abri de jardin… « Quand des années après, la mention « Fumer tue » est apparue sur les paquets de cigarette, j’ai pensé que et avertissement arrivait un peu tard pour lui.» La tonalité est donnée. On ne va pas s’ennuyer.
Une dizaine d’année après, dans le bar d’Hélène, toujours narratrice, les affaires ne marchent pas fort : un café par ci, une petite goutte par-là, c’est la morte saison. Seulement voilà.
Un mafieux, Cossimo Perri, pédagogue en pleine mer, perd une partie de sa cargaison de cocaïne dans le Golfe de Gascogne. Des paquets de 1 kg de coke, emballé dans du plastique à l’effigie d’Al Pacino atterrissent un peu partout attirant les convoitises. Notamment sur les plages avoisinant notre cité balnéaire en léthargie .
En fait les premiers à en ramasser seront Arnaud et Fleur, deux jeunes sympas :
Arnaud avait rencontré Fleur juste avant l'été. C'était une après-midi de juin. Une petite brise rafraîchissait l'atmosphère un peu lourde. Il avait plu la veille. Arnaud était allé courir sur de vieilles pistes entre bois et marais. Il achevait de passer un virage et un nuage de moucherons. Il était occupé à recracher quelques insectes tout en frottant son visage en sueur pour se débarrasser de ceux qui y étaient collés lorsque, dans le contre-jour, il aperçut une silhouette féminine. Elle se découpait devant un rideau de roseaux à quelques mètres de lui. Elle tenait au bout de son bras levé quelque chose de massif. Puis elle abattit cette chose avec force sur une pierre. Une de ces pierres blanches en forme de borne et incrustées de fossiles dont on se servait ici pour soutenir l'armature des granges ou des bergeries en bois. Le choc fit un bruit mou. (../…) « C'était quoi cette bestiole ? » Et c'est Fleur qui a répondu : « Une tortue serpentine. Une belle saloperie qui vient d'Amérique. Comme les tortues de Floride, les écrevisses de Louisiane ou les grenouilles taureaux. Ici ça vote facho parce que les gens ont peur de se faire grand-remplacer par les Arabes. Mais des Arabes, il y en a beaucoup moins que toutes ces merdes qui perturbent l'écosystème. Et puis y en a jamais un qui m'a mordu le pied. Du moins tant que je ne le lui avais pas demandé. » Fleur a souri et Arnaud a serré sa main dans la sienne. Il paraissait évident que ces deux-là allaient vivre une histoire d'amour intense et tout aussi évident qu'il y aurait de la souffrance au bout.
Bref un couple de jeunes sympas qui vont être bien empêtrés par ces trois sacs qu’ils sont incapables de dealer. Ils ne connaissent aucune personne susceptible de les aider. Et les choses vont s’envenimer quand des maffieux qui avaient fourni la drogue à Cossimo vont s’en mêler et commencer à découper à la tronçonneuse tout ce qui peut les rapprocher de leur dope.
Il y a aussi deux gendarmes Raymond (la cheffe) et Jambin (le gendarme).
Au matin, Raymond et Jambin s'arrêtèrent pour boire un café. Ils avaient les traits tirés par le manque de sommeil et faisaient peine à voir. Je leur ai décongelé des croissants et leur ai dit de les manger vite avant qu'ils refroidissent et deviennent caoutchouteux. Ces viennoiseries sont plutôt insipides, mais leur odeur compense ce défaut. Durant cinq minutes on a l'impression d'être dans une boulangerie. Ce qui n'est pas du luxe, parce que la seule ouverte en hiver est au bourg et que je n'ai pas envie d'y aller tous les jours. Vivre à l'année dans une station balnéaire, qui plus est dans un endroit où on chasse et on pêche beaucoup, c'est aussi découvrir les bienfaits des grands coffres congélateurs.
Raymond m'expliqua qu'ils avaient passé les quarante-huit dernières heures à contrôler des voitures — ils avaient récupéré un kilo de cocaïne dans celle de l'adjoint à la culture qui s'était excusé en disant qu'il était justement en train de le ramener à la gendarmerie —, à courir après es gens sur la plage et à chercher trois Marseillais perdus en forêt. Ceux-ci avaient envoyé un message de détresse lorsqu’ils avaient réussi à avoir un semblant de réseau en arrivant au sommet d'une dune entourée d'autres dunes toutes recouvertes des mêmes pins, chênes verts et arbousiers. Ils avaient finalement été retrouvés peu avant le coucher du soleil. Jambin précisa que les trois pauvres gosses, épuisés et affamés, étaient à deux doigts de manger des amanites phalloïdes crues au moment où ils avaient été repérés.
Et toute une panoplie de piliers de bar qui par exemple décident d’éradiquer le radar noir tout juste installé en hauteur. Aussi les Gipsy king qui chassent le chevreuil tout en n’ayant jamais tiré un coup de feu. Ajoutons des notables, des paysans, des chasseurs, des politiques, l’Américain. Enfin Hélène, la tenancière et narratrice et sa mère qui veille sur le tiroir-caisse comme si on cherchait perpétuellement à la gruger. Tout notre petit monde contemporain à la campagne.
On sent l’empathie de Yan Lespoux pour ce bout de Médoc, déjà en mise en avant dans son recueil de nouvelles médoquines, Presqu’île. Le Bordelais est l’ennemi principal (pire que le Charentais qui n’était pas épargné précédemment) suivi de près par le Parisien. Ce sont des balourds, des bras cassés, pas un pour rattraper l’autre mais on sent qu’il les aime ses personnages et surtout il nous fait rire. Sur ce roman on le compare déjà à Donald Wetslake ou à Tim Dorsey, il manie l’humour mais avec une certaine tendresse, il connait bien ce milieu, étant Girondin lui-même.
Enfin, il y a une petite référence littéraire que je m’en voudrais de manquer, dans ce petit milieu le café est un lieu de rencontre littéraires :
Je ne vous en ai pas encore parlé, mais c'est quelque chose d'important pour nous. Surtout pour maman, d'ailleurs, qui s'est découvert sur le tard, après avoir travaillé au bar toute sa vie, une passion pour les romans. Je me suis un peu prise au jeu aussi et j'y participe plus ou moins tout en faisant le service. C'était en tout cas l'occasion d'écouler le vin chaud.
Ce soir-là, il y avait Carole, l'institutrice des CE2, Anna, la bibliothécaire bénévole, Gisèle, qui a tenu pendant cinquante ans une maison de la presse, Clara et Émilie, deux lycéennes fans de romance, Suzanne, qui fait des ménages, et, surprise, Fleur. La lieutenante Justine Raymond participe quand elle peut, mais elle était de service. Le Président a essayé de venir une ou deux fois pour partager sa passion jusqu'alors secrète pour les Chroniques de San Francisco d'Armistead Maupin. Pour un homme qui utilise le mot « enculé » dans à peu près toutes les phrases, ça ne manquait pas de piquant. Mais il s'était rapidement lassé d'être le seul représentant masculin du club, surtout lorsque ses copains venaient boire l'apéro le jeudi soir et le charriaient.
C'était la première fois que Fleur venait. Arnaud n'était pas avec elle. Pour faire bonne figure, elle avait apporté un livre qu'elle avait manifestement pris dans la boîte à livres installée face au lac et qui n'est pas étanche. Il s'agissait d'un roman d'Agatha Christie à la couverture jaune gondolée dont l'odeur de vin chaud qui flottait dans le bar couvrait à peine les effluves de papier moisi.
On était dans un cycle de lectures féminines — héroïnes ou autrices.
Je ne pense pas avoir fait le tour de ce succulent roman, mais un bon conseil, n’hésitez pas à le demander à votre libraire. C’est bien construit, bien rythmé. Allez-y, c’est un régal et en ces temps de morosité et de noirceur, ça va vous faire un bien fou de rire un peu.
Boris le facteur
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