Les saules pleurent sur la terre
Disons le mot, je vais être dithyrambique : j’ai beaucoup aimé, été bluffé, époustouflé par ce polar rural. La 4e de couverture dit « une nouvelle voix à découvrir absolument » Et oui, c’est une voix toute neuve qui s’offre à nous. Ce roman paru en janvier 2025 a obtenu le prestigieux Grand Prix des Littératures Policières et peut-être d’autres. C’est ce qui m’a incité à acheter ce premier roman que j’ai lu à retardement. Un gros coup de ♥
La campagne, deux hameaux, la Basse Motte et la Haute Motte. Pas d’autres indications géographiques. La Bretagne, on y élève des porcs, on répand son lisier dans des endroits polluables, par vengeance... Pas de repère temporel, on roule en R5 en écoutant Madonna. Il y a un bus de ramassage scolaire. Probablement les années 80.
Élisabeth et Gilles Legrand habitent la Haute Motte avec leur fille Marie (17 ans). Ils sont fortunés, lui est pharmacien, elle, un peu dépressive, ne fait rien. Elle possède et achète les terres.
À la Basse Motte on trouve, entre autres, Eugène, Chantale et leur fille Marguerite. Lui paysan, bourru, elle, claudiquant et Marguerite, 10 ans. Cette enfant est une taiseuse, considérée par tous comme une attardée. Toujours sale, hirsute, cheveux emmêlés. Elle subit les moqueries et les coups des autres élèves et même du maître. Elle ne montre aucun intérêt pour son CM2 où elle peine à comprendre. L'an prochain, elle est destinée à rejoindre son grand copain, Victor, dans un centre spécialisé. Tata Jeanine, sœur de la mère, cherche un beau mec, boit pas mal, se donne au premier venu. Elle rêve. Toujours dans la dèche et pensant toujours s’en sortir... C’est elle qui écoute Madonna. Elle vient régulièrement rendre visite à Chantale. Souvent, c'est l'affrontement avec Eugène.
Deux gendarmes : André, le débonnaire et Arlette, raide, très sérieuse et arriviste.
Voilà le cadre est planté. Ajoutons à cela un certain nombre de seconds rôles, paysans, artisans, pompier, commères, vieillards, jeunes... Bref la campagne profonde : « la tuerie de cochon, les mains de la mère sciées par la charge des seaux, une chambre à air de tracteur balancée sur la rivière en guise de radeau.»
Dès le prologue, on apprend que Marie est enceinte. Un soir, la taiseuse laisse échapper un « j’ai vu Marie dans la coulée, allongée comme si elle dormait ». La coulée, ce bout de ruisseau, traçant dans la saulaie, où Mathilde passe son temps seule ou avec Victor quand il n'est pas à l'internat. La mère s'étonne, le père confirme, il l’a vue, lui aussi mais ne veut pas appeler la police, pas envie d’avoir des problèmes.
Marie a été assassinée, étouffée, André et Arlette vont mener l’enquête et interroger tous ceux qui pouvaient avoir un rapport avec l’adolescente, libre de son corps et provocatrice. Jusqu’à...
Vous me direz, depuis Bruay en Artois, une jeune fille trouvée morte en pleine nature, on a déjà vu ça. Oui mais ici, il y a la construction et surtout le style !
Le roman alterne plusieurs types de scènes. Celles où l’on est en caméra subjective dans la tête de Marguerite, on subit avec elle les moqueries et sévices et ses moments de joie et de partage avec Victor. Des moments de récit pur, sur l’enquête, les relations entre la Basse et la Haute Motte, la vie très dure des paysans qui s’échinent en vain, les relations familiales et sociales. Puis Eugène, Chantale, Marguerite et tata Jeanine. On suit les efforts des gendarmes.
Enfin les interrogatoires de différents témoins, on n’entend que la voix de l’interrogé et on devine les questions, mais les parenthèses nous en disent beaucoup sur le couple d’enquêteurs. Quelques exemples, mais il y en a beaucoup.
Damien a été un temps le petit copain de Marie
Je sais rien moi. (Damien prend la parole avant que la première question ne soit posée. Son père lui décoche un regard de flèche.)
Samedi soir ? J'étais au garage à bosser sur la mob d'un copain. Vous pouvez demander à mon père. (Le père acquiesce.) Je suis rentré crevé et je me suis posé vers quoi, 18 heures. Y avait ma mère et Jacqueline, ma tante. Après on a regardé le match à la télé. J'ai dormi chez les parents.
Nan, j'vous dis. Je sors pas trop le samedi depuis que j'ai raté mon CAB; et puis le samedi, c'est la grosse journée, alors le soir, je suis explosé de fatigue.
Ouais, quand même, des fois. On va juste boire un coup chez Mimi mais après je rentre. Vous avez qu'à demander à mon père si vous me croyez pas. (Le père acquiesce. Il est la ponctuation de son fils.)
Marie, je la connaissais un peu d'avant, on a le même âge. Mais bon, tout le monde la cannait Marie par ici. On la remarque, je veux dire. Je veux pas lui manquer de respect et tout ça vu qu'elle est morte en plus mais on la remarque parce qu'elle faisait tout pour se faire remarquer.
Je suis sorti avec elle et les copains, ils me charriaient et tout ça.
Didier est le chauffeur du bus scolaire
Oui, c'est mon patron qui m'a donné votre papier-là.
Vous étiez pas obligés de m'afficher devant les collègues. Mais vous pouvez pas vous en empêcher... C'est plus facile. Je m'énerve pas... Je suis venu. De mon plein gré. (Didier lève les mains au ciel de manière sarcastique.) J'ai rien à cacher. Alors qu'est-ce que vous me voulez ? (Didier baisse les bras d'un coup. Ils pèsent chacun le poids d'une enclume.)
Samedi dernier, j'étais à la maison. Avec ma mère.
Oui, elle peut le confirmer. Je m'endors souvent sur le canapé et elle, elle a des insomnies. Alors oui, si votre but c'est d'aller la faire chier pour lui demander si j'ai un alibi, ben oui, elle confirmera.
Non, on peut pas dire que je la connaissais, Marie Legrand.
Caroline est amie de Marie ; elles se suivent depuis la maternelle
Oui, je la connaissais bien. Mais on se voyait plus trop...
Je sais pas trop...
Ben, je cherche là mais je vous dis que je sais plus trop.
Elle était au lycée général et tout et moi avec mes notes, je suis allée en pro. Alors forcément, on se voyait moins. (Parler de Marie à l'imparfait semble acquis pour Caroline, le passé n'éclabousse pas son présent.)
Oui, on est dans le même lycée, mais pas dans le même bâtiment.
Si ça fait quand même une grande différence. On se voyait vite fait dans le car qui passait nous chercher mais je le prenais pas tout le temps avec les stages et tout.
Je la croisais vite fait et on se disait bonjour, ça va. Un truc de surface,
Oui ben, sa mère elle sait pas tout. Elle vous a dit que j'étais sa meilleure amie ? La vache. C'était ma copine au collège mais après, j'sais pas, elle a changé...
Elle faisait style qu'elle était plus grande, plus mûre, des trucs comme ça.
Et le style, brut, où chaque mot parait judicieusement choisi, parfois poétique.
Julien, pompier, a été vu délirant avec Marie, bourrée, peu de temps avant le meurtre
Julien ne buvait pas en revanche. Il avait en quelque sorte défié l'inéluctable. Il mettait même un point d'honneur à ne pas ressembler à ce père à qui il vouerait une haine farouche bien qu'inconsciente jusqu'à sa mort. Pourtant si la chopine avait été écartée de son quotidien, ses poings toujours plus souvent serrés n'étaient pas sans rappeler la brute épaisse qu'était son père. Un sociologue se serait sans doute régalé de cet atavisme qu'on nommait, tantôt fier, tantôt désolé, le t'es bien le fils de ton père, les filles étant épargnées, comme si elles devaient faire leur preuve sans compter sur aucun héritage. Mais de sociologue, dans le coin, on n'en avait pas vu l'ombre d'une queue. On ne savait même pas ce que c'était. Et ce n'était pas plus mal. On vivait sa vie. Sans se poser de question. Sinon, on se serait à coup sûr tiré une balle entre les deux yeux avec la carabine qu'on avait toujours vue accrochée au fond de la cave. Un jour d'agacement euphémisait sa mère, Julien avait littéralement défoncé le mur de la cuisine au motif qu'un collègue avait refusé d'échanger un tour de garde. Sa mère avait crié. Joint les mains. Et protégé son visage dans un réflexe. Julien avait claqué la porte. Fulminant contre lui, contre son père. Et même contre sa mère, qui était finalement celle qui avait choisi son connard de père. Oui, contre sa mère, parce qu'en dernier recours, il est bien connu que les mères font office d'éponges de tous les maux de la Terre.
Deux versions de la jupe premier chapitre : Son chemisier blanc sagement déboutonné met en valeur ses seins de jeune fille. Sa jupe rouge, taquine le bas de ses cuisses. Il n’y résiste jamais longtemps et glisse toujours une main dans sa culotte qu’il écarte de ses deux doigts, sans prendre la peine de la retirer.
Plus loin, les médisances de méchantes pipelettes
Une seule voix à l’unisson qui semblait dire :
Voilà ce qui arrive aux filles dont la longueur de la jupe ne tutoie plus les genoux
Concluons avec ce beau texte quasiment final sorte de conclusion quoiqu’il reste encore une vingtaine de pages pour savoir réellement qui...
Chapitre 33, p. 249-250
C'est une matinée qui ressemble à celle de la découverte du corps de Marie. Le thermomètre a peut-être perdu un degré ou deux, mais ce n'est pas flagrant. Le lieu-dit qui surplombe la coulée semble encore endormi, fatigué par le poids des jours écoulés.
Bien sûr, on parle encore de Marie, du meurtre, de l'assassin qui court toujours (et certains de se l'imaginer dans une course effrénée). Mais au fil des jours, le sujet s'épuise et on passe à autre chose, la météo étant une valeur sûre, sans cesse renouvelée avec son lot de surprises et de calamités. Que dire de neuf sur la fille Legrand ? Les mauvaises langues ont déjà sifflé à tout bout de champ. C'est fatiguant à la longue de ressasser les mêmes commérages, de gratter aux plus vilains endroits, là où la plaie saigne facilement. Comme des charognards rassasiés de sang, on se détourne des récits qui prennent l'allure de légendes, faute du moindre fait véridique dont on aurait pu se repaître une bonne semaine. Les journalistes ont remballé les appareils et bouché les stylos. La mort a cessé d'être rentable dans le coin. Et puis un enfant a disparu dans une ville à une trentaine de kilomètres. Ils ont tous rappliqué comme des chiens de chasse en fin de battue pour se mettre de la chair fraiche sous la dent. À raison, puisque quelques jours plus tard, les manchettes titreront sur un infanticide. (../)
Ce matin-là, Marguerite s'étire dans son lit, les yeux bouffis et les cheveux si emmêlés qu'on y ferait tenir une portée d'oisillons. Elle pense à Marie chaque matin. Au début, ça lui serrait la gorge et lui secouait l'échine mais elle s'y est habituée depuis. Est-ce que quand on pense aux morts, leur corps se décompose moins vite ? Marguerite se dit que c'est une pensée dégoûtante mais qu'elle la rassure en même temps. Elle apprivoise la mort et sa finitude terrifiante sans s'en rendre compte.
Voilà, premier coup, coup de maître. Un roman qui nous remue et qu’on ne peut qu’admirer. Si vous l’avez déjà lu, vous acquiescerez, sinon, n’hésitez pas, précipitez-vous ou attendez sa sortie en poche, ce qui ne saurait tarder.
Les Saules, Mathilde Beaussault, Seuil Noir
Boris le Facteur 813
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